À la guerre comme

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l’édito de Guillaume Condello

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Au commencement était la guerre. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce qu’on appelle l’épopée de Gilgamesh, le plus ancien poème écrit que l’on connaisse à ce jour, raconte les aventures du roi d’Uruk, son combat contre Enkidu puis l’amitié qui liera les anciens ennemis, et surtout la guerre ô combien plus difficile contre la mort et l’oubli. Les exemples sont nombreux des guerres antiques, dont le souvenir n’existe plus que par les chansons et les épopées qui ont redoublé leur œuvre de destruction sur le plan de la création. La poésie serait ainsi le miroir magnifiant d’une société, en même temps qu’un instrument de normalisation des comportements. D’autres voient dans l’épopée guerrière un moyen de penser les divisions qui traversent la cité, comme le dit Goyet, « sans concepts », par figures.

Fonctions politiques, donc, d’autant plus inscrites dans le quotidien de la communauté qu’on sait que nombre de ces épopées écrites étaient d’abord des objets de tradition orale, qu’on se les transmettait, qu’on les reprenait et qu’on en faisait varier les éléments, en improvisant. Une culture, comme l’a montré Florence Dupont, populaire, commune, incarnée dans des passeurs en chair et en os. Culture chaude, contre la culture froide des livres qu’on lit tout seul en s’isolant des autres. Homère et Dallas vs Virgile et L’Enéide.

Force est de constater qu’aujourd’hui, pour nous, un tel ensemble de fonctions n’est plus assumé par la poésie. Si l’on a de nombreux exemples de poètes qui exaltent les valeurs que la guerre incarne, on a beaucoup plus d’exemples de poèmes dénonçant les horreurs sans nom de la guerre moderne, et même certains regards hallucinés qui la contemplent comme un spectacle affreusement beau. La guerre, comme la vie politique, n’est plus l’affaire des poètes.

Et pourtant la guerre reste un objet « poétique ». Qu’il s’agisse de témoigner, de dénoncer, d’exalter certaines valeurs, la poésie continue de montrer ce qui se passe, de chanter le soi face au monde – car le regard sur la guerre ne peut plus se présenter comme celui, désincarné, du vrai, ou du moins de la communauté. Ce n’est plus la pseudo-voix de la communauté qui parle, c’est celle d’un individu qui se sait traversé par des choses plus larges que lui (qu’on pense à Hikmet, ou à Akhmatova par exemple). Dans cette déflagration qui vient éclater les frontières du soi, on (re)trouve une possibilité de s’adresser à. Et pour cela, un travail sur la langue est bien entendu indispensable. Certains le pensent même comme une sorte de guerre. Quelle guerre ?

Nous n’avons pas connu la guerre. Le terrorisme n’est pas une guerre. Quel ennemi combattre, pour le poète-soldat désœuvré ? Est-ce faute d’opposition qu’il a retourné ses armes contre les ennemis de l’intérieur ? A savoir ceux qui hantent sa langue. Les poètes y on en effet importé la guerre. Ils se sont battus, sous l’étendard d’abord de Mallarmé, contre la langue commune, puis contre les idéologies, contre la logique univoque, etc. Les ennemis sont nombreux, et partout, dans tous les coins de la langue. Le poète s’épuise à les traquer, pour forger une langue nouvelle, purifiée, singulière. Certains n’ont que la langue à la bouche. Chaque poète introduit sa rupture, invente sa langue – et ce faisant, réinvente le monde. Un idiolecte, pour un monde singulier – comment pourrait-il être partagé ?

Et pourtant le langage est avant tout une des modalités de l’interaction entre individus. Même solitaire, même tournant le dos à la communauté des hommes moyens, le poème a affaire à eux – ne serait-ce que dans sa volonté de s’en distinguer. Le poème est toujours une tentative de prendre langue avec l’Autre – même s’il faut pour cela réinventer certaines des règles de la communication.

Non, nous n’avons pas connu la guerre. Nous n’avons pas été projetés en-dehors de nous-mêmes, et dans quelque chose de plus grand que nous-mêmes, par la guerre et sa violence quotidienne, presque normale, et ses horreurs au-delà du dicible. Nous ne les avons pas vues, ni vécues. Nous ne les avons vues ou vécues qu’au-travers des images – et encore : celles des médias. Nous avons besoin des images dont est capable le poème. Car la puissance de déflagration d’une image poétique tient aussi à ce qu’elle est capable de reproduire cet éclatement des évidences qui advient lorsque l’on regarde trop longtemps une chose et qu’elle apparait comme neuve, comme inconnue – comme distordue par le souffle, dans son beau démembrement – comme dans un poème.

En attendant la guerre, la prochaine guerre, qui arrivera bien assez tôt, célébrons la mémoire des héros et des troufions (Albarracin, Dickow, Vinclair, Weinberger, Wong), écoutons les hérauts et les aèdes chanter leurs faits de gloire (Lamborghini, Logue, Ch’Vavar & Lenchepé, Pound/Auxeméry). Et n’oublions pas les souffrances des civils et des témoins (Bériou, Condello, Kaminsky, Prigent), de ceux qui, dans les tranchées et sur le champ de bataille du travail poétique, luttent avec la boue des mots (Caravaca, Tching, Hello, Ip).

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