Planète plate, 6

Par Fabrice Caravaca. Retrouvez ici les précédents épisodes.

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Le corps de la planète garde en mémoire, se souvient très précisément de l’histoire de la planète. Se souvient de ses géologies et de ses tremblements. De ses courses dans les espaces et les espaces-temps. De la grande victoire de l’océan dans les rêves de la planète plate. Du calme sonore de toutes les luttes et métamorphoses de son propre corps. Des pluies et des vents dans les rêves de la planète plate. De chaque particule de temps effondré dans la mélancolie du temps. De toutes les météorologies particulières. De l’horizon qui se perd dans l’horizon et des confins toujours plus lointains. Des liquides précipités des boussoles dans les rêves de la planète plate. Des poussières miniatures et de chaque détail des sols. De la matière animée et lente et paradoxale du sol de la planète. Des précipices multipliés et horizontaux dans les rêves de la planète. Des chutes vertigineuses dans les trous noirs de l’infini. Des allers et retours dans l’appétit des trous noirs. Des déplacements de paysages dans la mémoire sans faille du corps de la planète. Des corps voisins d’autres planètes et de heurts sans âge. D’histoires d’amour faites de collisions et de collusions entre planète sans histoire dans les rêves de la planète plate. De silence recueilli au sein des anciennes galaxies. De l’eau des silences dans les rêves de la planète plate. De tous les corps tremblants et chastes à l’intérieur du corps de la planète plate. Le corps de la planète garde tout cela en mémoire. Il se souvient et se souvient de la planète plate parmi les planètes-planètes.

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Le climat permanent et le fond des airs renouvelé. La virgule étreinte de chaque ciel de la planète.

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La planète plate serait, à la fin de temps toujours imparfaits et reproductibles, l’essence d’une impossibilité syntaxique. Ou plus encore une syntaxe nouvelle mais qui se détourne d’elle-même, regarde ailleurs et tout autour de ce qu’elle constitue et qui ne se définirait pas. L’étendue tant géographique que métaphysique de la planète plate est immense et sans confins. Les mondes de la planète plate et en son sein non seulement sont nombreux mais se multiplient et se multipliant évoluent vers d’autres formes géologiques gardant cependant toutes les qualités premières de la planète plate. Notamment celle par laquelle on la nomme. Des mondes plats au sein de la planète plate. Des mondes plats qui se connaissent et s’étendent les uns les autres. Qui se chevauchent ou se lovent. Qui se frôlent ou se cognent ou parfois se déchirent rendant plus impossibles à imaginer leurs propres contours. Et des mondes plats qui esquissent des reliefs. Parfois aussi des contradictions dans l’imagination ou dans le rêve imaginé de falaises et de précipices, d’abîmes et de  cordillères.

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Des soleils perdus et des forces gravitationnelles décuplées. Des chocs et des météorites. Des tempêtes intergalactiques. Des événements et des rencontres. La planète plate qui tout en se transformant sans cesse perdure dans ses qualités premières vit précisément tous les événements et toutes les rencontres. Précisément et intensément la planète plate imagine ses propres bouleversements et invente sa matière comme on inventerait une langue. Mais une langue pour la seule pensée. Une langue pour soi. Une langue très personnelle et unique qu’aucune autre planète ou planète-planète ne connaîtrait. Ou la planète découvrirait une très vieille langue, un idiome très ancien venant de la grande préhistoire des planètes. Langue morte à partir de laquelle il serait possible pour la planète plate de définir intensément sa qualité première. Langue morte et inconnue pour le reste des espaces. Langue traduite et inventée dans sa traduction. Une langue morte et nouvelle comme la planète est plate. La planète plate serait dans l’ensemble des événements et des rencontres qui font qu’une langue se souvienne d’elle-même morte et nouvelle à la fois. La planète plate serait ainsi la possibilité métaphorique pour une langue d’exister pour elle-même sans discours et surtout sans locuteurs. La planète plate serait intensément plate. La langue serait intensément langue. La langue serait une langue plate, intensément plate et elle se suffirait à elle-même. C’est-à-dire une langue silencieuse qui parlerait d’elle-même dans les vides gigantesques des espaces et dans l’ensemble des dimensions des espaces-temps. La planète plate n’est pas une langue. La planète plate ne parle pas. La planète plate est une planète plate qui vit des événements et des rencontres comme une langue pourrait en vivre dans ses silences.

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À suivre…

Un commentaire sur “Planète plate, 6

  1. Cette suite est l’une de celles que j’attends ici avec le plus d’avidité, comme on attend le jour après la nuit, et la nuit après le jour. Toujours égale et toujours surprenante. Égale de façon surprenante, et, en conséquence, surprenant avec une parfaite régularité.

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