L’Invention de la poésie chinoise, 2

Par Auxeméry. En vis-à-vis et en petit, la version traduite du chinois par P. Vinclair. Lire l’épisode précédent

Ezra Pound 天子 « Fils du ciel » / Classic Anthology

Traduction : Auxeméry 皇上 « Altesse Impériale »
(pour le compte de Pierre Vinclair 萬歲爺 « Seigneur des 10000 ans »)

*

*

II. 1. vii 

Cueille fougères, cueille fougères, hautes sont les fougères,
Ça, mon « chez moi », ma patrie : une année écoulée,
plus de logis et plus de toit, les huns sont installés.
Corvée de ci, corvée de là, nous rivés à la tâche,
nous voilà chevillés, les huns ont triomphé.

Cueille fougères, cueille fougères, tendres venues,
et voilà mon « chez moi » ?
Ayant faim ayant soif, désormais c’est nous tous,
sans écho de chez nous depuis près d’une année.

Cueille fougères, cueille fougères, et gratte gratte,
et si je dis « chez moi », voilà-t’y pas l’arnaque ?
Je dis « Rentrez chez vous », octobre est arrivé.
Désir du roi : nous soumettre tout à lui,
Et nul repos, été, printemps, automne, hiver,
Tristesse sur nous tous et tristesse sur vous.
Nous n’en sortirons pas avant d’avoir fini.

Quand reviendra pour vous le doux temps des cerises,
nous verrons s’en venir le char du capitaine,
quatre chevaux costauds pour tirer le fardeau.
Voilà, nous le voyons arriver sur la route,
Qu’est-ce pour vous que trois combats par mois,
qu’il vous faut remporter ?

Quatre chevaux de trait puissants de grande taille
et le patron qui les dirige tous les quatre
pendant que nous suivons sa voiture en marchant,
ivoire aux pointes d’arc, carquois de galuchat,
pour ne rien dire aussi de ce que nous allons
nous coltiner dans la guerre des Hien-iun.

Les saules verdissaient quand nous prîmes la route,
il vente il neige encore comme nous avançons
sur ce chemin, crottés de boue, et le pas lent,
affamés assoiffés, l’esprit en proie au doute
(nul ne saura jamais ce que nous endurons).

167. Cueille la fougère

1.

Cueille, cueille la fougère
__quand elle jaillit de la terre.
Tu dis “je vais rentrer — rentrer
__avant que l’année touche à sa fin”
Mais tu n’as plus maison ni famille,
__à cause de la tribu des Chiens ;
Plus jamais loisir ni repos,
__à cause de la tribu des Chiens.

Cueille, cueille la fougère
__tant qu’elle est tendre comme il faut.
Tu dis “je voudrais rentrer — rentrer —
__et mon cœur est plein de chagrin”
Cœur intensément chagriné,
__tu as si faim, tu as si soif !
Mais je suis de garde toute la nuit,
__et ne peux pas rentrer te renseigner.

Cueille, cueille la fougère
__quand elle dure comme il faut.
Tu dis “je vais rentrer — rentrer
__après que six mois auront passé.”
On ne peut pas abandonner les affaires publiques,
__on n’a ni loisir ni repos,
Ton cœur est triste à en crever,
__mais ne nous sommes pas partis pour revenir.

2.

Cette jolie fleur, c’est quoi ?
__c’est la fleur de la corète commune.
Et sur cette route ?
__c’est le char de notre chef.
Un char de guerre, tiré
__par quatre chevaux opiniâtres.
Et tu osais vouloir te reposer ?
__En un seul mois, trois victoires.

Quatre chevaux, mâles, attelés,
__vigoureux et déterminés.
Le général est de valeur :
__les simples soldats sont saufs.
Ses chevaux ont des ailes,
__tuent les éléphants, singent les poissons.
Mais il nous faut encore être sur nos gardes :
__la tribu des Chiens reviendra.

À l’époque où je suis parti,
__les saules étaient beaux, verdoyants.
Aujourd’hui que nous rentrons,
__neiges et pluies ont tout dévasté.
La route pour rentrer est sinueuse,
__nous avons si faim et si soif !
Mon cœur est lourd de chagrin,
__mais personne n’a pitié de moi.

*

*

II. 3. iii 

La sixième lune haut perchée, nous sortîmes les chars de guerre –
équipement lourd. Flambées de rafles par les huns ;
L’ordre du roi disait : Paix sur tout le royaume.

Attelage noir au quadrige, entraîné et bien en rang,
Jusqu’à la fin de la lune, tout fut réglé en nos attributions,
Et le roi nous confia aux soins de l’empereur.

Chevaux de front par quatre, larges sous le fanon,
écrasèrent ces chiens de huns, valeureux fut l’exploit de notre duc ;
Nous durâmes aux travaux guerriers, l’ordre régnait dans le royaume.

Sans cervelle, ces huns : basés à Tsiao, s’emparèrent de Huo, se privant de vivres,
et moissonnèrent le pays d’Hao jusqu’aux frontières, à la rive nord de la King.
Broderie de nos bannières, portant signes d’oiseau,
blanc brillant des pendeloques, dix rangs de chars de guerre,
tout servit notre avance.

Bien lestés, nos chars de guerre ; robustes, leurs étalons
exercés à être sûrs ; frappâmes les Hien-iun ;
passâmes à T’ai-iuèn ; puis Ki-fou
respecta tous les états, en temps de paix comme de guerre.

Ki-fou leur fit fête, beaucoup lui fut offert.
Depuis Hao, notre route de retour fut longue.
Vin pour les braves, carpe farcie et rôti de tortue.
Tchang Tchoung le fils modèle s’en est revenu.

177. Au sixième mois

Au sixième mois l’agitation :
__les chars de guerre en position,
Tirés par quatre mâles robustes,
__remplis des vêtements civils.
La tribu des Chiens se déchaînait,
__je devais me hâter.
Le roi commandait une expédition
__pour rétablir l’ordre dans l’empire.

Également puissants, les quatre chevaux,
__dressés à suivre les règles.
Et le jour de ce sixième mois,
__une fois prêts mes habits,
Mes habits une fois prêts,
__je marchai quinze kilomètres.
Le roi commandait une expédition
__pour assister le fils du Ciel.

Quatre grands mâles corpulents,
__avec une grosse gueule.
On massacra la tribu des Chiens —
__pour offrir leur peau à l’État —
Avec sérieux et précision,
__dans les habits du soldat.
Dans les habits du soldat
__pour le contrôle de l’empire.

La tribu des Chiens, avec violence,
__avait occupé Anxiété* et Moisson*,
Envahi Brillant* et Direction*,
__jusqu’au nord de la rivière Jing.
Notre étendard oiseau volait,
__et les banderoles blanches brillaient ;
Dix grands chars de guerre roulaient,
__en tête de l’expédition.

Nos chars de guerre roulaient sans heurts,
__équilibrés de bas en haut,
Tirés par quatre mâles robustes,
__robustes et bien dressés.
On massacra la tribu des Chiens,
__jusqu’à Grande-Source*.
Homme de paix, homme de guerre
__Chanceux-Maintenant** modèle l’empire.

Chanceux-Maintenant fête sa victoire,
__il est finalement très heureux.
Depuis Brillant*, le chemin de retour
__vers chez moi semblait infini.
À tous les compagnons sont offerts liqueur,
__tortue rôtie et carpe hachée.
Et qui voilà ?
__Zhang-le Cadet**, l’ami fidèle.

*

* noms de lieux.
** noms de personnes.

*

*

II. 4. i

« Seigneur de la hache de Lumière »*, quelle motif,
nous griffes et dents du roi, aurions-nous
de subir tel tourment
sans toit ni demeure ?

Seigneur de la hache de Lumière, pourquoi donc officiers
devrions-nous subir telle affliction
qui soit
ainsi sans fond ?

Ministre de la Guerre, lent à entendre oui,
comment as-tu pu juger
que le cadavre d’une mère
serait nourriture de soldat ?

* Note figurant dans l’édition Faber de The Classical Anthology defined by Confucius : « Idéogramme de supplique composé des deux radicaux : hache ; et lumière tombante. Dernier caractère de la chanson expliqué dans le commentaire, comme signifiant que les vieilles femmes étaient fatiguées d’avoir à allumer le bois de chauffage, etc., travail dont étaient chargés les fils respectueux. Commentaire référant à la tradition selon laquelle les gardes du palais étaient envoyés à la frontière du nord pour sa défense après la défaite honteuse des forces régulières du roi Süan en 788 av. JC. » [Nous respectons la forme de cette note : EP cite ce qu’il lit dans l’ouvrage dont il dispose pour son travail. Excellente illustration de la façon dont Pound lit le chinois, et se permet les plus grandes libertés, en suivant la méthode de son maître Fenollosa : il décompose le titre du ministre en ses éléments graphiques et en donne une version « imagée ». De même, dans le poème suivant, sa fantaisie se donne libre cours, tout en affectant de ne tenir compte que de la substance du poème chinois, et certes pas de la lettre même : cependant il manifeste que le contresens lui est indifférent (il va jusqu’à inventer un nom propre, qui n’existe pas dans le texte !), mime la syntaxe chinoise, du moins ce qu’il en subodore (substantifs parfois utilisés comme verbes, parallélismes, échos, passage à l’aphorisme, etc. ) ; le traducteur suit – tente de suivre – par conséquent un chemin parallèle, et mime son Pound autant qu’il le translate. Nous reviendrons sur ces caractéristiques… Nous utilisons volontairement pour les noms propres la forme ancienne de transcription, équivalent français de la transcription datée utilisée par Pound ; nous adaptons aussi sa curieuse ponctuation, parfois seulement. – NdT]

*

185. Ministre de la guerre

Ministre de la guerre
__donne à ton roi des griffes, des crocs —
Pourquoi donner tant de peine
__à tes soldats, errant sans domicile ?

Ministre de la guerre
__donne à ton roi des griffes, des guerriers —
Pourquoi donner tant de peine
__à tes soldats qui n’en finissent pas de souffrir ?

Ministre de la guerre,
__tu n’es pas bien malin !
Pourquoi donner tant de peine
__à ceux dont les mamans ont préparé de bons repas ?

*

*

II. 4. x 

Éclat du jour là-haut_________tempère ton exploit
fais cristal de ton flot _______.mortel à notre emploi,
bien trop vif pour la terre __.famine, mort, misère ;
décimé, rompu, notre état. _.O ciel d’automne
terrible ta puissance, _______trop lourde, trop subite :
Semblable tourbillon de châtiment
noie coupable comme innocent.

2

Le lignage des Tcheou est lessivé, ____plus rien à en tirer,
Cesse le feu des armes, et ____________nul ne saura
que j’apporte mon écot ; que je sue à la peine.
Les trois grands chefs taillent dans leurs heures de service,
les conseillers d’un fief ne siègent pas à heure ou date fixe,
tous ont devoir en bouche ___________et ils s’en contrefichent.

3

Lumière sur le ciel ______si princes sont filous
que restera-t-il à l’homme à gouverner ?
Cette centaine de seigneurs se montrent-ils respect ? ! Pas vraiment.
Révérence la moindre des uns aux autres, ____ou bien au firmament.

4

De guerre n’a rien appris, de famine non plus,
deux fléaux pour l’aviser et n’en a compte tenu.
Veut-on entendre vérité d’un pauvre valet harassé
quand de veules principicules craignent d’user du balai,
ni n’osent parler vrai quand on leur demande leur avis,
pour finalement bredouiller un simple mot à toute allure ?

5

Le mal dépasse tout discours. Dites la vérité et souffrez pour elle,
Vaste affaire pour ceux qui, déversant leur flot de mots, l’ignorent.

6

Accepter une charge ? C’est épines, et puis mort,
mais refuser serait acte de lèse-Empereur ;
la prendre ? un péril que même vos amis s’attirent.

7

Et si je te dis : reviens-t’en à la cour.
« En ville, de maison, je n’en ai pas, de maison », répliques-tu.
Ainsi larmes et sang, et chaque mot s’attire
haine. Quand tu t’en es allé
Quel est le charpentier qui t’a suivi ?

194. Pluie injuste

1.

L’immense, le vaste ciel
__ne fait pas preuve de sa vertu :
Seules en descendent deuils et famines
__anéantissant les quatre provinces.
Ciel tyrannique,
__sans prévenance et sans soin.
Il laisse aller les criminels
__qui méritent d’être punis ;
Et pendant ce temps les innocents
__sont acculés à la misère.

La dynastie des Cercle s’éteint,
__cette violence est sans limite.
Les hauts fonctionnaires s’exilent ;
__nul ne connaît notre tourment.
Les trois ministres, les hauts fonctionnaires,
__refusent tout, de jour comme de nuit.
Les députés comme les préfets,
__refusent tout, matin et soir.
J’aurais espéré un progrès ;
__au contraire c’est de pire en pire.

2.

Comment se fait-il, ô ciel,
__que ce roi ne suive pas les lois,
Pareil à un homme qui avance
__sans savoir où il va ?
Vous, les cent chevaliers,
__chacun doit prendre soin de soi,
Mais vous devez aussi vous respecter mutuellement !
__Ne respectez-vous pas le ciel ?

La guerre continue de plus belle,
__et la famine se répand.
Un serviteur de l’État comme moi
__s’en désespère tous les jours.
Vous, les cent chevaliers,
__pourquoi n’osez-vous pas prendre la parole ?
Vous ne répondez que si l’on vous questionne ;
__et face à la calomnie, vous fuyez.

3.

Hélas ! Il est des choses qu’on ne peut pas dire ;
__qui ne se contente pas d’agiter la langue
____finit par se nuire à lui-même.
Flatterie seule peut être émise,
__discours pareils à des cours d’eau
____qui mènent les gens à la jouissance.

« Prends des charges ! » facile à dire,
__mais elles sont épineuses, dangereuses :
Qui donne un avis non suivi
__a « insulté le Fils du Ciel » ;
Mais qui donne un avis suivi
__se met à dos ses collègues jaloux.

Quand je dis : rentrons à la capitale,
__tu dis : « Nous n’y avons plus de chez-nous. »
Et tu pleures des larmes de sang,
__ne disant un mot qui ne soit douleur.
Mais jadis, quand tu as déserté ta maison
__qui t’en a fait construire une nouvelle ? 

*

*

À suivre…

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