Le Château qui flottait, 4

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

*

*

300 __Vinclair tenait le gouvernail d’une main mâle.
Don Cello, fière vigie postée à la hune,
De temps à autre balançait : « Tout est normal »
Entre deux bâillements à décrocher la lune.
La mer monotone comme platée de nouilles
305 __Écumait vaguement d’un léger parmesan.
Wolowiec saisissant les rames s’agenouille.
À lui seul il nous propulse dans l’air grisant.
Il tient les avirons comme des sensations,
L’un pelletant l’Orient et l’autre l’Occident.
310 __Son poing les lie tous en une gerbe de scions
Qu’il plante dans le dos de la mer, puissamment.
Ils deviendront pommiers roulant un fruit suave
Dans l’océan bosselé, rudoyé de coups.
La mer couleur de vin blanc avait le teint hâve
315 __D’une métaphore usée, fanée jusqu’au cou.
Pendant que Wolowiec trame, pendant qu’il trime,
Qu’il ensemence la mer de vigoureux tropes,
Le vestibule est redevenu le Gulf Stream
Et ses murs blafards se sont couverts d’héliotropes.
320 __La galère éraflait ses flancs sur les murs crème
Rehaussés désormais de fleurs de tournesol
Et Boris à la rame emmenait la trirème
Si promptement qu’elle ne touchait plus le sol.
Toute la mer avait la couleur d’une armure.
325 __Couverte de la peau de fer de l’ironie,
Elle offre une surface où, canard sur l’azur,
La frégate glisse en direction de l’Ionie.
Et ça défile : Massalia, Phocée, Byzance.
« ― Mais comment peut-on voguer sur la mer antique
330 __Et dans un couloir ? » demanda Charles-Mézence.
« ― Tu nous fais chier avec tes questions de logique »
Lui fut-il rétorqué sur un ton peu amène,
« Le beau n’est pas l’intrigue et sa véracité
Mais ce qui est imprévu que la rime amène,
335 __Qu’on ait l’aubaine de visiter des Cités ».
Laissons l’initiative aux mots et aux sylla-
Bes pour nous guider sur cette mer des périls
Et pour ne pas tomber de Charybde en Scylla
Mais avoir la chance d’aborder une autre île.
340 __La mer ressemblait au dos rond d’une tortue
Où s’écrêtait l’aigrette de la goélette.
On aurait dit une large et verte laitue
À quoi se serait confondu un gypaète.
Toutes les pièces métalliques de la mer
345 __Cliquetaient dans une velléité d’envol,
Sonnaient comme l’aigre caquètement amer
D’un animal de basse-cour rivé au sol.
Le soleil faisait sauter les rivets des plates
Comme on ôterait des sardines à la mer :
350 __La tente démontée en s’affaissant s’épate
Aussi molle et flapie que de l’élastomère.
On croisa la baleine et son drôle accessoire :
Ce geyser qui lui fait un parapluie de pluie,
Une ombrelle paradoxale et dérisoire,
355 __Un éventail sorti d’un évent (son étui).
La belle bombe et minaude. Toutes les choses
Font-elles donc des mines pour qu’elles explosent ?
Précieuses, affectées, elles prennent la pose.
Elles s’effectuent comme l’arroseur s’arrose.
360 __« ― Hé on n’est pas là pour faire d’la poésie.
Je ne sais pas si vous le savez les gaillards,
On a un château à prendre, alors allons-y,
Parce que rester là en pleine mer, c’est marre. »
Maintenant que Vinclair nous avait rabroués,
365 __Retour au couloir à l’épaisseur de brouet.
Mais on avait un bon rythme et notre chaloupe
En gîtant ingurgitait goulûment la soupe.
Pas de façon continue, pourtant, par hoquets,
Par grandes lampées que hachaient des haut-le-cœur.
370 __Sur notre pont la mer arrivait par paquets
Comme des sacs postaux jetés par le facteur,
Repartis aussitôt avecque le ressac.
La mer dans un couloir c’est les montagnes russes.
Lorsqu’on est au sommet de la vague on attaque
375 __Déjà la descente où l’on risque un collapsus.
N’est-ce pas ce qui te pend au nez quand tu passes
Du haut de l’affiche au trent’sixième dessous ?
Calés comme une balle au fond de la culasse,
Un jeton glissé dans une machine à sous,
380 __On voguait, flottant comme obus dans un cañon.
Ballottés sauvagement dans le jeu d’arcade,
Plongeant, émergeant, bondissant comme une lionne
Qui en touchant terre aurait poussé la cascade
Jusqu’à se transformer en une taupe aveugle
385 __Qui creuse le sous-sol pour rejaillir lapin
Un peu plus loin (mais un lapin qui meugle et beugle),
Ça n’était pas le calme couloir rhônalpin.
Pourtant c’était aussi un banal hall bourgeois,
Une entrée décorée d’un mobilier vieillot.
390 __Pour le bousculer on s’en donnait à cœur joie.
Déboulant comme un éléphant dans un tuyau,
Foulant les napperons, salopant la moquette
Brisant les guéridons et renversant les vases,
Les roues de nos chars furieux lançaient des gamètes
395 __En guise d’étincelles, des têtards de vase
Qui se réchauffaient là avant la dispersion.
Dans le couloir tapissé de portraits d’ancêtres,
À l’aveuglette et par à-coups nous avancions
Telle une sève nouvelle dans un urètre.

*

*

À suivre…

(Illustration de Patrick Wack)

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