Mahomet (6/6)

Par Eliot Weinberger. Traduction de Guillaume Condello. Il s’agit d’un essai compris dans le volume An Elemental Thing (New Directions, 2007). Vous trouverez en cliquant sur le lien, également traduit en français par G. C., l’extrait d’un entretien dans lequel Eliot Weinberger justifie notamment le choix de son titre. Le pdf complet est accessible sur ce lien : « Mahomet » complet

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Partout dans les cieux Mahomet voyait des anges, le regard fixe, plein de respect et de crainte, qui ne bougeaient jamais leur tête, qui ne se parlaient jamais, mais adressaient des prières à Dieu.

Ils s’élevèrent jusqu’au second ciel, où ils rencontrèrent Issa et son cousin Yahya, qui l’avait baptisé. Au troisième ciel ils rencontrèrent un homme dont la beauté surpassait tous les autres, comme la lune surpasse les étoiles, et c’était Youssouf, au manteau bigarré, l’interprète des rêves. Au quatrième ciel se trouvait Idriss ; au cinquième, Haroun, frère de Moussa, un vieil homme avec d’énormes yeux ; au sixième ciel se trouvait Moussa lui-même, la peau pâle et les cheveux très longs.

Au septième ciel il vit des mers de lumière étincelante, des mers de ténèbres, des mers de neige. Chaque ange qu’ils dépassaient disait à Mahomet d’utiliser des sangsues pour se soigner, et d’enseigner à ses disciples de faire de même. Il vit un vieil homme aux cheveux blancs, assis sous un arbre d’où pendaient des pis de vache ; à chaque pis, un enfant tétait. Chaque fois qu’un pis glissait hors de la bouche d’un enfant, le vieil homme se levait et le remettait en place. Djibril lui dit que c’était son père Ibrahim, et que les bébés étaient les futurs prophètes, qui goutaient à l’avance les fruits du paradis.

Il vit un coq dont les pattes reposaient sur la terre la plus basse et dont la tête atteignait l’empyrée ; ses ailes étaient blanches et, lorsqu’il les déployait, elles atteignaient les confins de l’orient et de l’occident ; les plumes du dessous étaient vertes. Chaque matin le coq chantait les louanges de Dieu, et quand il le faisait tous les coqs sur terre se joignaient à lui.

Ils arrivèrent à Bayt al-Mamur, la mosquée située exactement à la verticale de la Kaaba, et virent deux énormes foules ; dans l’une les gens portaient de beaux vêtements blancs, et dans l’autre des haillons, et seuls ceux habillés en blanc étaient autorisés à entrer. Il vit les quatre fleuves du paradis – un fleuve d’eau cristalline, un fleuve de lait, un fleuve de vin, un fleuve de miel limpide – ainsi que les palais le long des berges où Mahomet et sa famille vivraient, à la fin. La terre était de musc pur ; il y avait des oiseaux aussi grands que des chameaux et des grenades de la taille d’un seau. Il vit Tuba, l’arbre du paradis, dont le tronc est si large qu’un oiseau mettrait sept cent ans pour en faire le tour en volant, dont les branches s’étendent si loin qu’elles font de l’ombre à toutes les maisons, et portent cent mille fruits différents, et des paniers remplis de robes de brocart et de satin. Il vit quelqu’un qu’il croyait être Ali, son cousin, mais c’était un ange fait par Dieu à l’image d’Ali.

Djibril donna un coing à Mahomet, qu’il ouvrit, et une Houri aux long cils noirs apparut, habillée de soixante-dix robes vertes et de soixante-dix robes jaunes d’une texture si fine, tandis qu’elle-même était si transparente, que l’on pouvait voir la moelle de ses chevilles, comme une flamme dans une lampe en verre. « Qui es-tu ? » demanda-t-il. « Mon nom est Bonheur. Le haut de mon corps est de camphre, le milieu est d’ambre, et le bas de musc. Je fus pétrie aux eaux de la vie. Dieu m’ordonna d’être, et je fus. »

Ils arrivèrent à une rivière de lumière, où Djibril dit qu’il se baignait chaque jour ; chaque goutte qui tombait créait un ange parlant un langage inintelligible aux autres. Au-delà de la rivière, il y avait cinq cent rideaux de lumière, et entre chaque rideau un périple de cinq cent ans, et au-delà du dernier rideau se trouvait Dieu. Djibril dit qu’il ne pouvait plus avancer d’un pouce, mais que Mahomet devait traverser la rivière, et continuer son voyage.

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[Fin]

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