La Poésie française de Singapour, 6

Par Claire Tching. Lire les épisodes précédents ici.

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Lu Zaicheng naquit à Tianjin (Chine) en 1896, dans une famille de petits lettrés : son père Lu Xuan était comptable au consulat de France. En 1911, alors que la révolution abattait la dynastie Qing et ouvrait une longue période de troubles politiques, celui-ci parvint, avec l’aide du consul, à envoyer son fils à Lyon où vivait déjà sa fille aînée. Pensionnaire au lycée, Zaicheng rentrait le week-end chez sa sœur, qui lui donnait des cours de calligraphie et de chinois classique. Après le lycée, il étudia la littérature à l’université de Bordeaux ; en 1925, il y reçut le diplôme de docteur ès-Lettres. En 1926, à trente ans, il décida de retrouver sa patrie, et se rendit en Chine pour occuper un poste à l’Université de Canton.

Un temps, son nom fut familier aux amoureux de la poésie. On lui doit en effet bien des éditions commentées, et la découverte de quelques poètes importants du XXe siècle. Si ses traductions ne sont plus imprimées, c’est essentiellement parce que le français dans lequel elles furent composées nous apparaît aujourd’hui suranné : la métrique régulière et la recherche des rimes riches, par lesquelles il tâchait de transposer la subtilité de la prosodie classique chinoise, sont pour le lecteur contemporain davantage un écran qui dénote le XVIIe siècle français qu’une image donnant le sentiment de la Chine.

Comme tous les vrais traducteurs, Lu Zaicheng se voulait d’abord poète. Dans un carnet de 1934, on peut lire :

好的译者不是技术员,是真正的艺术家。翻译不是直译,而是一种创造性的活动,甚至可以丰富目的语的表达 。

Ce qui signifie peu ou prou : « Un bon traducteur n’est pas un technicien, mais un artiste. Il ne s’agit pas dans la traduction de donner à voir l’équivalent de tous les mots de la langue-source, mais bien plutôt d’inventer dans la langue-cible une figure de sens inédite. » Faut-il prendre pour argent comptant une telle affirmation ? Rien n’est moins sûr. Pour conférer une dignité à une activité qu’il ne pratique que faute de mieux, tout un chacun n’est-il pas enclin à en survaloriser les vertus ? Je veux dire : il est bien possible qu’un « vrai traducteur » ne soit qu’un poète raté. Et c’est tout : un technicien sans inspiration, qui ne sait que s’abreuver à la source des autres. Mais d’ailleurs, pourquoi dire « raté » ? Ce n’est pas un poète.

Reste que Lu Zaicheng fut tout de même à la tête d’une (modeste, quoique volumineuse) œuvre autographe, qui fut pour la plus grande part publiée de manière posthume et à son compte par sa femme, en 1966, à Hong Kong (c’est là que je l’ai trouvé : dans un rayon du CDI du lycée français, où j’ai fait un remplacement en 2016). La majorité des textes qui le composent sont en chinois, sauf un mince recueil, écrit en français : Sonnets du Maquis. Publié une première fois en plaquette et à compte d’auteur à Singapour en 1954, il témoigne de la volonté de Lu Zaicheng de s’inscrire dans le mouvement des « poètes résistants ». Voici le premier poème du recueil, dans lequel sont remémorées les heures de combat dans le bush malaisien :

Cadavre

J’entends la voix d’un frère grimaçant,
Je vois son corps s’ouvrir comme une fleur
Déjà pourrie, roussie par la chaleur
Des flammes bleues aux pointes rouges sang.

Voilà : la mort a enfoncé son dard ;
Le temps bientôt recouvrira sa tombe
Des résidus d’une nouvelle bombe —
Pour le pleurer, il est déjà trop tard.

Demain, je meurs : un ciel de linceul noir
En m’annonçant que c’est mon dernier soir,
Vient recueillir mes dernières suppliques :

Sombres nuées, dansez la bacchanale
Doublez là-haut cette jungle infernale
D’un cinéma de formes féériques.

Plutôt que de commenter ce poème, je voudrais en faire le prétexte à l’éclaircissement d’une perplexité que je partage sans doute avec bien des lecteurs, et dont les tenants et les aboutissants ne sont pas sans enseignements pour comprendre le schmilblick littéraire. Bien sûr, tout comme ceux du résistant Jean Cassou qui en furent les précurseurs (« Bruits lointains de la vie, divinités secrètes / trompe d’auto, cris des enfants à la sortie / carillon du salut à la veille des fêtes, / voiture aveugle se perdant à l’infini, »), les sonnets « composés au secret » de Lu Zaicheng sont médiocres : on y décèle avec trop d’évidence une influence (de Rimbaud pour Lu Zaicheng, d’Apollinaire pour Jean Cassou) qui recouvre d’une sorte de voile la langue, incapable de décharger ses visions. Or, et c’est là ce qui peut troubler : Rimbaud n’était qu’un adolescent, lorsqu’il écrivit « Le Mal ». Il ne connaissait rien. À le lire, on le dirait doté d’un pouvoir magique de faire vivre la langue, d’y faire briller mille éclats, de la bourrer d’odeurs, de matière, et même — d’y presser des idées originales et profondes. Le poème de Rimbaud est un animal. Mais avez-vous déjà discuté, sérieusement, avec un adolescent de seize ans ? Certains sont très doués en skateboard. Rimbaud, c’est sûr, était un imbécile comme les autres. Mais c’était un poète extraordinaire.

Réciproquement, Lu Zaicheng a vécu l’une des vies les plus riches, les plus engagées, les plus vibrantes qu’on puisse imaginer. Il a côtoyé les plus grands, été témoin des événements les plus tragiques : en 1931, lorsque Wang Jingwei (principal représentant de l’aile gauche du Guomindang et rival de Tchang Kaï-chek), s’installa à Canton pour y former un gouvernement dissident, il devint ministre des transports ; lorsque Tchang Kaï-chek eut repris la main et évincé Wang Jingwei du premier plan, il s’engagea clandestinement au Parti Communiste et participa à la Longue Marche ; lorsque la moitié de la Chine tomba aux mains du Japon en 1937, que le gouvernement de Tchang quitta Nankin, affreusement mis à sac, pour Chongqing, et que Wang Jingwei se réfugia au Vietnam, Lu Zaicheng fut réquisitionné à Hanoi, sa maîtrise du français étant nécessaire pour les tractations avec les autorités coloniales ; lorsque quelques mois plus tard Wang Jingwei partit à Shanghai, pour s’entendre avec les Japonais, et diriger depuis Nankin un État fantoche qui fût à leur botte, Lu Zaicheng poursuivit vers le sud la route de la résistance, l’armée japonaise ayant envahi l’Indochine, et il se battit en Thaïlande jusqu’en 1941, en Malaisie jusqu’en 1942 ; après la chute spectaculaire de Singapour en février 1942, il prit part aux activités d’un groupe de résistants chinois placé sous la tutelle du Parti Communiste Malais (PCM) et armé par les Britanniques (dès mai 1941, ces derniers avaient établi à Singapour le quartier général de la Mission Orientale) ; avec eux il prit le maquis ; ils menèrent une guérilla contre l’armée japonaise depuis des camps dans la jungle. Voilà : l’une de ces vies susceptibles de contenir des enseignements pour chacun, d’autant qu’elle fut vécue en pleine conscience : les yeux ouverts, aux aguets, comme un témoin capital de son époque. Lu Zaicheng a noirci dans ses cahiers des pages et des pages de réflexions, de maximes, de souvenirs et de poèmes.

Pourtant, un seul de ces volumes qu’on imagine abrasifs nous tombe-t-il dans les mains que, jetant un œil à ces pages qui devraient briller des vues les plus profondes et les plus originales, que découvre-t-on ? Un pauvre vieillard fronçant les sourcils parce qu’il s’escrime à imiter (et si mal !) un morveux carolomacérien et ses épigones tardifs, pour essayer de dire quelque chose qui lui file complètement entre les doigts — ce qu’il y a de plus emprunté, de plus poseur, de plus insincère. Il ne nous épargne rien : ni les vagues déclarations surréalistes (les images, etc.), ni les bons sentiments politiques (l’émancipation et tout), la poésie comme résistance, machin machin — et aussi : l’éternel refus du cliché (oh !), l’apologie de l’originalité (ah !), — et même une défense (si conventionnelle qu’elle en fait mal au cœur) de la subversion. You suck, man.

Oui, Lu Zaicheng était un homme admirable, mais un bien médiocre poète. Il n’y a rien à sauver dans l’imposant volume de ses œuvres complètes (pour lequel sa veuve s’est ruinée), qui contenait pourtant des textes auxquels il devait tenir comme à la prunelle de ses yeux. C’est, sans doute, que pour être un bon poète, il ne faut pas prendre trop au sérieux la vie : ne pas croire en ses drames, refuser ses intrigues toutes faites, renoncer aux problèmes de l’époque et à leurs expressions. Ne pas voir « la guerre » dans la guerre. Et pas non plus « la poésie » dans la poésie : pour être un bon poète, il ne faut pas considérer les faits littéraires comme des choses.

Pour être un bon poète, il faut travailler sans relâche, et c’est tout.

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À suivre…

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