Dèze le Mécréant (1/2)

Par Alexander Dickow

Dèze le Mécréant, pionnier allophage

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à Adam Biles

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Malgré une datation pour le moins hésitante, les chroniqueurs tiennent encore pour avéré l’avènement subit de l’allophagie chez Dèze le Mécréant. L’illustre sanguinaire aurait sévi, à en croire les chroniqueurs les plus tenaces, entre le 6e et le 12e équicycle, sans qu’aucune preuve convaincante de son existence ne soit parvenue jusqu’à nous. Le témoignage le plus ancien reste le fragment M, pourtant rédigé plus de trois équicycles après le 12e, et les controverses autour de cette extravagante confession ne sont pas moins pérennes que celles qui entourent la pratique même de l’allophagie.

Seule la légende d’Aigues, l’hiérophante des Aurèdes, rivalise avec celle de Dèze. Aigues, dit-on, aurait survécu pendant plus de 348 ans grâce à une autophagie exceptionnellement lente. De nombreuses fables circulent parmi les Aurèdes à propos d’Aigues : qu’il ne restait de lui que son crâne à la fin de sa longue vie, le tronc et les membres ayant été dévorés par lui ; que son tour de taille faisait dix centimètres au moment de la mort ; qu’il survivait en ne picorant qu’un gramme de lui-même tous les mois ; qu’en n’ingérant rien que sa propre sueur il pouvait survivre plusieurs jours. Que ces mystères se contredisent souvent ne semble pas incommoder les Aurèdes, tant les prérogatives de leur demi-dieu dépassent celles de la raison.

Certes, l’autophagie peut mener à de grands exploits ; les jeux de ces dernières années suffisent à le démontrer. Elle produit parfois de grands survivants, sinon de grands adeptes du mysticisme aurède. L’Aurède nommé Cestine, âgé d’à peine quatorze ans, a remporté la dernière joute après avoir survécu pendant plusieurs années grâce à la nourriture fournie par son bras gauche (malgré une régénération à peu près normale du membre rongé, l’épreuve y a laissé quelques séquelles indélébiles). Rien, bien entendu, qui puisse se comparer à Aigues l’hiérophante. Aujourd’hui, les autophages « intégraux », qui ne mangent qu’eux-mêmes et ne touchent point au végétal ni à l’animal, ne survivent plus qu’une trentaine d’années dans le meilleur des cas.

L’allophagie, en effet, s’est d’abord imposée par les atouts qu’elle procure au prédateur : longévité et surplus énergétique, plaisir de la chasse et, du moins dans les cas pervers, de l’assouvissement. Ces avantages permirent à Dèze de pousser sa domination jusqu’au raid du temple de l’île Ctéphos, qu’il réduisit en ruines (il n’en subsiste, comme l’on sait, aucune trace, jusqu’à faire douter de sa réalité par certains savants*). Les autophages, plus lents et plus faibles, se soumirent presque tous ou se cachèrent, et les Anciens ne mirent fin au déchaînement de Dèze qu’en trouvant son point faible. Celui-ci ne fut pas cette défécation qui soulève tant le cœur des pudiques, et qui ne laisse l’allophage vulnérable qu’un court instant. Non ; sa faiblesse fut l’appétit, la voracité même de son désir, qui l’amena à mépriser la prudence : les autophages s’étant enrobés de ciguë, Dèze périt empoisonné par la ruse de sa proie. Aujourd’hui encore, les Aurèdes honorent le sacrifice de ce martyr anonyme.

Aujourd’hui, même ceux qui dénoncent la barbarie de l’allophagie en pratiquent le plus souvent une forme végétale. Sans de tels compromis, les joutes de survie ne sauraient évidemment exister, le principe y étant d’échapper à la mort en l’absence de toute ressource allophagique. La pratique de l’autophagie intégrale s’est réduite aujourd’hui à une petite minorité (environ 0,5% de la population mondiale), dont les prêtres aurèdes avant tout. L’allophagie végétale est pratiquée par plus de 89% de la population, laissant environ 10.5% d’allophages proprement dits, qui goûtent à la chair animale. Des allophages dits « cannibales », imitateurs du grand Mécréant, il ne resterait qu’une poignée négligeable, surtout depuis les purges d’Ondrogène le Zélote. Mais ces chiffres, hypothétiques de toute manière, ne prennent pas en compte la variation des pratiques individuelles, et ne reflète ni la diversité, ni la distribution des opinions : on l’a dit, l’allophagie, y compris végétale, reste une pratique honnie, souvent par ceux-là même qui s’y livrent.

Le rédacteur inconnu du fragment M partage de toute évidence cette honte. Les vers du fragment l’expriment avec force. Qu’est-ce qui motive cet épanchement ? Selon l’un des premiers spécialistes de la langue ancienne des Aurèdes, Grègemant d’Aloise, le fragment proviendrait d’un livre de confessions, probablement rédigé par un moine nommé Ouvretin entre le 15e et le 16e équicycle. Malgré la minceur des preuves – l’usage de la prosodie spiriforme caractéristique des confessions aurèdes de l’antiquité ; les capitales proches de celles qui dominent dans les manuscrits de ce genre – l’hypothèse de Grègemant, communément admise, passe pour une vérité (l’identité du moine, en revanche, reste un objet de débat). L’état de la langue, cependant, permet de fixer un terminus ad quem, puisque la lettre ÿ n’apparaît plus après les réformes orthographiques du roi Santisque, en vigueur à partir de 1550. Le fragment ne fait que 122 vers, dont voici le début célèbre (trad. G. Drance) :

…sourd. Ecoutez !
dans ma lèvre informe le cri s’évite et se tait,
et veinée d’infamie, choyé dans les sangs,
je recouvre son opprobre glissé de pluie noire,
effeuillé de toute grâce ; son écart blanc
me dénonce et le festin, béant délice,
me dérobe de tout ordre et de tout rang.

Le terme ou sigle ÿťaâ, que le traducteur rend par “écoutez” et qui revient au cours du texte à cinq reprises, reste opaque, et les débats incessants à propos de sa signification ont contribué à la renommée de cet incipit pourtant défectueux. Dèze n’apparaît qu’après un long discours plein de remords, au vers 57, où l’écrivain décrit “l’écrin de chairs perplexes” qu’est devenue la bouche sanglante de l’allophage, “ruisselante comme une innocence / fendue de haut en bas.” Le style outrancier, les images souvent brutales trahissent une sensibilité tenaillée par la culpabilité et par la volupté. Ces premiers vers, comme le confirme la suite, figurent le reproche muet que lui adresse une conscience impuissante devant la jouissance du passage à l’acte – celui, on le devine, de manger de la chair, animale – ou humaine.

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* Les traces archéologiques n’ont permis ni de confirmer, ni d’infirmer la thèse de l’existence réelle et historique de Dèze le Mécréant. Tout au plus suggèrent-elles que l’allophagie s’est bel et bien établie à l’époque alléguée, puisque l’artefact allophagique le plus ancien retrouvé à ce jour reste un ustensile dénommé « fourchette » qui date du 7e équicycle. Voir Gésain Drance, « Traces archéologiques de l’allophagie au site F de l’île Ctéphos », Revue d’archéologie aurède, vol. 52, no. 3, 2208, pp. 150-164.

 

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À suivre…

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