L’esprit du bas

par Laurent Albarracin.

 

Téléchargez l’intégralité de Catastrophes No. 5 au format au format pdf en cliquant ici.

*

*

Mardi Gras tombe cette année aux ides de février, le treize. Certes ce moment qui précède Carême n’est plus guère fêté dans nos sociétés largement démythologisées, sinon sous sa forme la plus folklorique et consumériste. Pourtant Catastrophes vous invite à participer à Carnaval. Qu’est-ce que fait la poésie en effet, sinon, entre autres choses, carnavaliser la langue, c’est-à-dire la spiritualiser matériellement ? Fût-ce de manière grotesque, en la mettant cul par-dessus tête. Rappelons, à la suite d’un Claude Gaignebet ou d’un Dominique Pauvert [1], en quoi consiste ce temps du carnaval. On réduit trop rapidement celui-ci à un divertissement, un défoulement social. En réalité il conserve très certainement, ou il a conservé jusqu’au XXe siècle, des traces d’une religion ancienne, rurale et païenne voire pagano-chamanique. Une religion, c’est-à dire des mythes et des légendes, des symboles, des rites, des fêtes, des prêtres, etc. Citons (mais on se reportera avec profit et bonheur aux deux auteurs mentionnés précédemment) quelques-uns des éléments de cette religion qui ont pu subsister, au moins à l’état de vestiges, dans le carnaval et dont on trouve des indices flagrants chez Bruegel et chez Rabelais.

Le clergé, d’abord, ce sont les fous qui avec leur soufflets (en latin follis) captent et maîtrisent les vents et l’âme du monde ; ce sont encore les Cornards (les Cocus cornés) qui dans les confréries éponymes du Moyen Âge et de la Renaissance procédaient et présidaient à un renversement burlesque de l’ordre établi, réanimant sur le mode festif une sorte de tohu-bohu sexuel en vue de la fertilisation du monde, de son renouvellement. Le temps vacille, au moment de Carnaval. Il s’engendre de mourir. Calculé sur un découpage du temps en périodes d’un mois lunaire et demi, Mardi Gras, dernière nouvelle lune d’hiver, théoriquement possible à partir du deux février soit quarante jours après le solstice d’hiver, serait une sorte d’avant-printemps qui correspondrait au moment critique de la déshibernation de l’ours, déclencheur ou, à défaut, annonciateur, quarante jours plus tard, du véritable printemps (Pâques, pleine lune de printemps).

Carnaval ce sont aussi des mythes et des légendes : celui de l’homme sauvage, par exemple, mi-homme mi-animal présent dans le conte Jean de l’Ours, mais encore Gargantua avatar probable chez Rabelais de quelque divinité populaire plus ancienne. Carnaval, ce sont des rites : rasage de l’ours (version euphémisée d’un sacrifi-ce ?) ; mascarades et déguisements : Gaignebet voit dans les losanges de l’habit d’Arlequin le souvenir du filet à mailles losangées dans lequel on emprisonnait les morts pendant l’hiver avant de les enfouir au printemps dans la terre dégelée. Ce sont encore des prescriptions alimentaires : vin, crêpes (symbole lunaire), viandes (le bœuf gras, le cochon de Saint-Antoine), fèves et autres mets flatulents qui provoquent des vents, enflent le ventre jusqu’à le rendre enceint, gonflent la matière avec le souffle de l’esprit du bas. L’esprit du bas, voilà bien un apparent oxymore, un paradoxe qui en réalité n’en n’est pas un tant il est vrai qu’une certaine mentalité populaire semble faire banquet à une ésotérique et néanmoins roturière Table d’émeraude. Laquelle énonce : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut (…). Le soleil en est le père, la lune est sa mère, le vent l’a porté dans son ventre (…)  il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. » (Nous soulignons.)

En quoi la poésie a-t-elle à voir avec Carnaval ? Certainement pas en ce qu’elle se conforme à quelque doctrine religieuse, certes, fût-elle aussi riche en symboles que l’est ce temps festif. Pas non plus pour revendiquer ou se démarquer de tel concept (le carnavalesque) utilisé pour sa charge subversive et révolutionnaire supposée, ainsi que cela put être le cas au moment des avant-gardes. Mais peut-être en ce qu’elle retrouve les mécanismes de la pensée qui ne hiérarchisent pas de façon absolument cloisonnée le matériel et le spirituel, le haut et le bas, le trivial et le noble, l’ascendant et le descendant, le grotesque et le sérieux, la raison et l’imagination. À certains égards, la poésie et son langage pensent comme pensait le paysan du Moyen Âge : par calembours, métonymies, analogie débridée, rapports de sympathie du microcosme et du macrocosme, etc. Si la poésie a un destin populaire, c’est moins parce qu’elle s’adresse à un peuple ou à des masses, que parce qu’elle est animée des ferments d’une certaine mentalité populaire qui, par le comique souvent, spiritualise le matériel. La poésie, au moins celle que nous défendons dans la revue, ne craint en effet ni le grotesque ni le burlesque ni la facétie. Elle leste le spéculatif de son poids de juste réalité vécue (triviale-ment) autant qu’elle lève dans le bas matériel et corporel un vent de folie salvateur. C’est dire aussi bien que la bouffonnerie attise ce qu’il y a de créateur et de fécondant dans les images rabaissantes. Quand le sérieux est détrôné, que l’ambivalence, l’ambigüité même, s’attache aux figures de l’envers et du bas, c’est la poésie qui est victorieuse. La poésie fait parler le corps de la langue, pas seulement sa tête. Son corps qui jouit, mange, défèque, gonfle risiblement jusqu’à accoucher d’un renouvellement du temps.

Alors, c’est Mardi Gras, mangez des crêpes, soyez inspirés avec les fous (Ezra Pound & Auxeméry, A.C. Hello, Guillaume Artous-Bouvet, Leónidas Lamborghini & Aurelio Diaz Ronda), adonnez-vous à l’œuvre de chair (Christian Prigent, Cyril Wong, Claire Tching, Guillaume Condello), rajeunissez le temps (Fabrice Caravaca, Serge Airoldi, Pierre Lenchepé & Ivar Ch’Vavar, Laurent Albarracin), faites résonner les tambours (Julia Lepère & Fanny Garin, Joshua Ip, Eliot Weinberger, Pierre Vinclair).

*

*

[1] Claude Gaignebet, Le Carnaval, Payot, 1979 ; Dominique Pauvert, La Religion carnavalesque, Lo Chamin de Sent Jaume, 2012.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s