Le Château qui flottait, 3

Poème héroï-comique

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

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Mais on était censés vivre une cavalcade !
205__Est-ce obéissants, cérémonieux, qu’on s’évade ?
Faut-il que chaque rime soit un vantail vide,
Une porte ouverte sur un couloir humide ?
Combien de temps faudra-t-il encor qu’on lanterne
Dans ce lieu pouilleux comme un étendard en berne ?
210__À son air loqueteux nous nous abandonnions.
Ce château ne serait-il pas comme un oignon
Qu’on dépèce peu à peu pour n’y trouver rien ?
Que dalle, nada, zéro, que tchi, peau de chien.
On creusait le couloir comme une tendre moelle
215__Or sa substance était encor celle d’un voile.
L’espace était comme empli de plaids et de plèvres
Mais les arracher n’enlevait rien de concret.
Pose-t-on un lapin ou lève-t-on un lièvre
Quand rien n’est à trouver au fin fond du secret ?
220__Ce couloir, vous le croyez, est contradictoire
Ou sec ou tout mouillé, tantôt blanc tantôt noir.
C’est que le vent y est tant changeant constamment
Que même s’il se fige, alors il se dément.
C’est un vent fou de ce qu’il est tout à la fois.
225__Pourtant, dans cet instant, il nous mettait les foies.
Doucement on prenait les tentures d’un doigt
Peu sûr, les écartant, tremblants comme il se doit,
Les tournant toutes comme des pages de vie
Ou de mort qui se succéderaient à l’envi.
230__Chaque pan avait l’étoffe d’un coup de feu.
Chaque pas était lourd d’une épée damassée.
C’est ainsi qu’on marchait dans le couloir suiffeux.
À tout moment on manquait de se ramasser
La figure, celle-là qu’on faisait pi.ètre
235__En héros qu’on était s’enfonçant dans leur être.
Ch’Vavar, cafardeux, forait ses vers téni.esques.
Briseul, l’air naturel, demanda : « Est-ce-que
C’est possible, ça, qu’on soit dedans et dehors ? »
Personne, on le voit, ne ménageait ses efforts.
240__Mais des efforts vers quoi ? Quelle était notre tâche ?
Pour qu’on s’en arrache il aurait fallu qu’on sache
Pourquoi on était là dans ce fichu couloir.
Y-a-t-il une issue s’il n’y a pas d’espoir ?
Or flottait entre nous une vague espérance.
245__Un truc mou, une idée floue, croupie, presque rance,
Une attente moisie dans son jus implicite :
L’image du Château dans nos yeux de presbytes.
On avait lu des livres mangés en pâture,
Maintenant ce qu’on voulait c’était l’aventure.
250__Après s’être abîmés dans les pattes de mouche
Ça ne nous suffisait plus, ces amuse-bouche.
Foin des lettres, nous vouli.ons brouter ailleurs,
Aller dans les prés bien verts où l’herbe est meilleure.
Chevaucher, livrer batailles et découvrir
255__Une vérité qui serait à rétablir.
S’agissait surtout pas de jouer les chochottes,
Il nous fallait le courage de don Quichotte
Et prendre exemple sur sa fougueuse hardiesse
Pour pénétrer l’inexpugnable forteresse.
260__Or le trésor qui nous semblait là devoir luire,
C’était à nous, en douce, de l’y introduire.
Tout ce qu’on découvre on ne fait que l’inventer.
Le mystère se révèle de s’éventer.
Au domaine de la vérité, ce qu’on pense
265__Trouver, ce sont nos efforts qui se récompensent.
Pièce à pièce on bâtit un trébuchant tas d’or
Pour qu’on tombe dessus par un haut coup du sort.
Bon, c’est bien, mais j’en vois qui veulent de l’action
Et qui s’escagassent de tant de digressions.
270__Reprenons le récit là où il patinait.
Si vous vous souvenez, c’est pas loin, on donnait
Du poing dans les cloisons et du pied dans les plinthes.
On se débattait, piteux, dans le labyrinthe.
Pas question de rester là-dedans tout peneux.
275__Il fallait absolument que morde le pneu.
Lequel d’entre nous ajouta le grain de sable
Qui détraqua le mécanisme du surplace ?
Le vase clos devint entropique et instable,
On se mit soudain à adhérer sur la glace.
280__Les roues s’accouplaient parfaitement à la route.
Entre roue et route une clé, le T, se cloute
Et prend les deux parties dans les écrous d’un tout.
(Parenthèse ouverte et fermée comme une roue.)
On filait un bon train de roulis ferroviaire
285__En cahotant comme wagonne la rivière.
On fonçait en fronçant de cauteleux nuages
Dans un brouhaha de mille chevaux-vapeur
Comme une lente et rapide équipée sauvage
Arrivant de nulle part, sans âge et sans peur.
290__Nos pantalons bouffants rappelaient les soufflets
Où s’articulent les segments d’une chenille.
Ils nous faisaient sur les mollets des bourrelets
Qui enflaient d’arrogance et d’orgueil nos chevilles.
Marchant comme si l’on activait une forge,
295__On ondulait annelés à la houle d’orge
Dont on aurait suivi la blondeur vaporeuse.
Bien appuyés sur nos coussinets hydrauliques,
Patounant, boulangeant la matière pâteuse,
Aisément progressait notre petite clique.

*

*

À suivre…

(Illustration de Patrick Wack)

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