L’invention de la poésie chinoise, 1

The Classic Anthology Defined by Confucius, d’Ezra Pound, traduit de l’anglais (USA) par Auxeméry, en vis-à-vis du Shijing, traduit du chinois par P. Vinclair.

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Le Shijing (詩經), c’est-à-dire le Classique (經) des vers (詩) est la plus ancienne anthologie de poésie chinoise (XIe-Ve siècle av. J-.C.).  Elle compte 305 poèmes, regroupés en 4 sections : « Chants régionaux », « Petites odes », « Grandes odes » et « Hymnes ». Confucius, à qui l’on a longtemps attribué sa compilation, y fait constamment référence dans son œuvre. Au milieu des années 50, Ezra Pound, qui depuis Cathay (1915) reprend et renouvelle des poèmes chinois anciens, publie sa propre version du Shijing, sous le titre The Classic Anthology Defined by Confucius. Voici la version que propose Auxeméry de ces poèmes de Pound, avec, en vis-à-vis (et en corps plus petit), pour mesurer le travail proprement poundien, une traduction « fidèle » (si cela est possible, si cela a même un sens) du Shijing par Pierre Vinclair (à paraître au Corridor bleu en 2018). Vous pouvez lire ici la note introductive d’Auxeméry, dans laquelle il présente le rapport de Pound à la Chine, son propre rapport à l’œuvre de Pound et ses méthodes de traduction.

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I, 2, xii

Sur la plaine là-bas gît un cerf mort,
d’herbe blanche recouvert :
mélancolie de pucelle au printemps,
_______________________voilà chance
_______________________à saisir
_______________________pour amants.

Là où l’orme rabougri borde le bois,
qu’il ne soit d’un blanc tapis enveloppé,
joyau sans tache ici trouvé :
____________morte biche, ainsi virginité.

À moi !
Viens dénouer ma ceinture,
_______________________reste, reste, reste donc
_______________________ou sinon c’est le chien
_______________________qui va
_______________________aboyer !

23. Chevreuil mort dans la clairière

Dans la clairière il y a un chevreuil mort
__on va l’envelopper dans l’herbe à paillote
la jeune fille rêve au printemps de la vie
__heureux hommes qui vont tenter leur chance !

Dans les bois poussent les arbustes
__dans la clairière le cerf mort
est ligoté dans l’herbe à paillote
__la jeune fille est comme du jade :

« Doucement, doucement ! Fais attention !
__Tu vas tout froisser mon foulard !
____Tu vas faire aboyer le colley ! »

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I, 3, xiii
Ballet du corps de garde

Corps d’élite (d’hé-lection) pile-poil au taquet
pour une entrée en scène
à midi s’il le faut, par la loge du haut
dans la cour de notre Duc, me voilà moi de grande taille,
fort comme tigre, et rênes de mon cheval sont de soie.

Une flûte à main gauche, dans la droite un éventail ;
verni, moi, vermeil comme vin servi par notre Duc,
_______________________________et quel homme, hein ?

Niguedouilles haut-perchées, et liqueur de guimauve,
Ces gars de l’Ouest, portant beau, qui l’eût cru ?
Quel con oserait dire : ah, la beauté des gars de l’Ouest !?

38. Doum, tchak

Doum, tchak ! Doum, tchak !
__Fin prêt pour les dix mille danses !
Quand le soleil monte au zénith,
__je me tiens droit — au premier rang !
Un gros bonhomme — une armoire à glace !
__Dans la cour du prince : dix mille danses !
Aussi puissant qu’un tigre,
__les rênes ne me sont que de simples rubans.
Dans la main gauche maniant une flûte
__dans la main droite une plume de faisan
écarlate comme si j’étais enduit de carmin —
__et le prince ordonne de m’offrir une coupe.

La montagne a ses noisetiers
__et les marécages leur réglisse.

Je vais te dire à qui je pense
__aux belles personnes de l’Ouest.
Ce sont de belles personnes !
__Ceux qui vivent à l’Ouest.

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I, 4, iii
Femme de César

Vivre au long cours à ses côtés
sous haute coiffe de bijoux,
Éminence moi en majesté,
tout miel de torrent des hauteurs
_______________En habits d’apparat,
_______________En habits d’apparat,
______________________________mais voilà !?

Houppelande plumes de faisan,
Cheveux nuée d’orage, et jade en pendentif,
Peigne d’insigne ivoire
blanc comme son front,
_______________Une diva,
_______________Une diva,
______________________________mais voilà !?

Splendeur aux jeux de cour pour gens de bien,
soierie d’érudition comme lin de trame brute,
et par-dessus tout ce pli précis de ses sourcils:
« De s’attirer le regard de ces dames sûr artifice,
de bien nobles grandes dames, charmes de cette terre !
______________________________mais voilà !?

47. Partageant la vie d’un grand homme

Partageant la vie d’un grand homme,
__coiffée – barrettes – six pierres précieuses,
à l’aise, elle, élégante,
__est comme une montagne, une rivière ;
____ses robes à motifs lui vont si bien.

On dit que cette fille n’est pas vertueuse ;
__Oh ! mais pourquoi ? Pourquoi ?

Oh chatoyants ! Chatoyants
__comme une queue de paon
sont ses cheveux charbons – nuage
__sans grimage, sans perruque.
Son jade et ses boucles d’oreille,
__ses épingles à cheveux d’ivoire,
____et aussi son front blanc – si blanc !

Elle semble droit venue du ciel…
__Comment peut-on être si divine ?

Oh scintillant ! Scintillant
__comme une traîne de cérémonie :
tout recouvert de lin crêpé –
__son jupon blanc d’intérieur.
Cette fille – yeux clairs – son front…
__son front – si blanc – si blanc !

Tout le monde sait que cette fille
__est la plus belle de la région.

*

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II, 3, vii

Oies sauvages, leur « frou-frou » d’aile,
fonctionnaires sont eux jetés au rebut.
_______« Échine-toi, petit poisson. »

Oies nichent aux marais, à portée d’aile,
et nous lettrés, montons un mur,
5000 toises, notre peine de chaque jour,
d’où naîtront douces demeures –
de ces besognes laborieuses.

À tire d’ailes, oies de lancer un rêche cri
(sages en voient le labeur)
Les imbéciles nous jugeant crânes,
ils nous lancent :
__________________Un ton dessous !

181. Les oies sauvages

Les oies sauvages s’envolent,
__leurs ailes font swoush swoush.
Ces jeunes gens, loin de chez eux,
__travaillent d’arrache-pied dans les champs.
Soyons-leur en reconnaissants :
__ils le font par pitié des veuves, des veufs.

Les oies sauvages s’envolent,
__s’assemblent au milieu des marais.
Ces jeunes gens, préposés aux murs,
__en ont bâti plusieurs centaines.
Oui, ils ont travaillé d’arrache-pied, —
__mais on étudie aujourd’hui au calme des maisons.

Les oies sauvages s’envolent,
__poussant un mélancolique « ao ao ».
Les hommes sages
__diront que j’ai travaillé d’arrache-pied.
Les imbéciles
__que j’ai manifesté mon arrogance.

*

*

II, 7, vi

Invités installés en ordre approprié
gauche, droite, et large plat au milieu,
avec sauces aux frontières ;
vin délicat, soleil d’un vin qui se respecte,
car de bon vin naît unité –
__________frappe tambour et sonne cloche.

Bienvenue à vous tous, et puis voici le tir à l’arc
suivant toutes les formes appropriées :
__________« Montrez-nous votre habileté ! »
__________« Coup de maître si je touche. ».
__________« Le trophée à trois pieds vous revient. »

2

Avec les flûtes à six trous
qui furent pousses de bambou,
place aux tambours, et pantomime
en l’honneur de nos lignées, et leurs racines :
__________Noël ! Noël ! rite ardent, délice pour
__________LUI, cette flamme, et sur nous
lumière à flot rituel à satiété
jusqu’à épuisement des cent rites
accomplis en la grand’ salle ici,
et que phallus comme forêt soient purifiés,
et que ta lignée perdure
en toute profonde continuité ;
tant désir est ici profond
chez chacun de devoir célébrer
__________gloire à ta cohérence.
Et rivaux de se prendre les mains, tandis que s’en vient
du coin de l’âtre, Celui qui discours tient :
__________« Que nul ici ne boive seul,
__________mais versons et vidons
__________honneur de belle coupe,
__________qui soude tes saisons.»

3

Invités soupent alors, légère soupe à point.
Abstinents campent assis sur leur quant-à-soi
disent qu’ils ont levé leur verre et s’en gardent bien.
Ayant levé leur verre voilà buveurs divaguant et délirant,
Ouais messire, et de se hisser de terre
et se mettre en rond à danser à tituber
chacun selon sa fantaisie de farfadet
comme jamais ne le feraient sans boire.
Abstinents gardent le siège, ivrognes virent à la gaieté,
dans l’élégance ou la démonstration
dans le respect ou l’indécence.
Ivrognes ne sont jamais à suffisance.

4

Quand ils ont bu, se mettent à tituber et brailler
et renversent leurs assiettes aussi,
et vont danser comme masques de diables de l’enfer,
ne savent plus retenir le bourrin (et comment l’arrêter)
la casquette de travers sur la caboche,
ne peuvent plus danser, et chancellent, et s’affalent.
Pourraient sans frein prendre leur plaisir
si s’en allaient à temps parfaitement bourrés
mais se trouver fin soûl et ne pas s’effacer
voilà crime assuré de lèse-virtú
(car c’est faillir, d’ainsi corréler
acte extérieur avec état mental).
Boire est de bravoure
si c’est à la bonne mesure.

5

Et comme en toute beuverie
tels soutiennent le coup, tels autres tombent dans les pommes,
on nomme, à chaque réunion,
un maître de banquet, avec son compte-coupe,
de sorte que ceux qui ne tiennent pas l’alcool
ou, comme on dit, sont cuits à fond de caisse,
soient gardés de pire énormité
de parole comme d’activité ;
ceux qui après trois tasses ne distinguent pas
agneau de bélier cornu, mais réclament
toujours plus de liqueur à laper.

220. Les invités s’approchent des nattes

1.

Les invités s’approchent des nattes,
__et se rangent de gauche à droite.
Paniers de fruit et plats sont à leur place,
__viandes et boissons sont servies.
Le vin est bon et doux,
__on le boit à l’unisson.
Cloches et tambours sont prêts,
__on porte un toast de main en main.
On installe la grande cible,
__on dispose les arcs et les flèches :
Les archers sont rassemblés :
__« Faîtes preuve d’habileté.
Visez cette marque —
__vous gagnerez une coupe bien pleine. »

Flûtes et danseurs, orgues et tambours,
__tous jouent de concert.
Pour faire plaisir aux ancêtres, les offrandes
__sont offertes selon les cent cérémonies.
On les achève
__avec grandeur, avec noblesse.
« Les ancêtres vous garantissent bonne fortune » :
__fils et petits-fils sont heureux.
Heureux, ils invitent à jouer de la musique :
__« Chacun fasse ce qu’il peut ! »
Les invités vident leurs coupes pleines,
__les serveurs font des aller-retours
Pour les leur remplir à nouveau :
__« À vous de jouer maintenant ! »

2.

Les invités s’approchent des nattes,
__ils sont affables et polis.
Tant qu’ils ne sont pas ivres,
__l’étiquette des rites est respectée.
Mais une fois qu’ils sont ivres,
__elles est bien mise à mal.
Ils quittent leur place, en changent,
__dansent et se roulent par terre.
Tant qu’ils ne sont pas ivres,
__la gravité des rites est respectée.
Mais une fois qu’ils sont ivres,
__elle est totalement bafouée.
Oui, une fois ivres,
__ils ne reconnaissent plus l’ordre.

Quand les invités sont ivres,
__ils poussent des cris, ils vocifèrent,
Renversent mes paniers et mes plats,
__et chancelants, dansent, dégingandés.
Oui, quand ils sont ivres,
__ils mésagissent sans s’en rendre compte.
Chapeaux de côté, prêts à tomber,
__chancelants, ils dansent, se trémoussent.
S’ils sont ivres, qu’ils s’en aillent,
__et comptent sur leur bonne fortune.
S’ils sont ivres et ne s’en vont pas,
__c’est un outrage à la vertu.
Boire de l’alcool, c’est un plaisir,
__tant qu’on se tient comme il faut.

3.

À chaque fois qu’on boit de l’alcool,
__certains sont ivres, d’autres sobres.
Il faut surveiller attentivement,
__ou s’aider d’un procès-verbal :
« Ivre, tu ne te conduits pas bien
__et importunes ceux qui sont sobres.
Si tout le monde faisait comme toi,
__ce serait le chaos.
Ne dis pas ce qui ne se dit pas,
__ne parle pas de ce qui ne se fait pas.
Parler ivre,
__c’est faire le bélier sans corne.
Après trois verres, on perd la raison,
__pourquoi oserais-tu en prendre plus ? »

*

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À suivre…

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