La Poésie française de Singapour, 5

Par Claire Tching. Lire les épisodes précédents ici.

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Le français n’est pas l’une des quatre langues officielles de Singapour. Mais l’ancienne colonie anglaise, située à l’extrême pointe de la péninsule malaise et peuplée à 75% d’habitants d’origine chinoise, est aussi une terre d’immigration historique pour les Indiens du Tamil Nadu ; et à cause du comptoir de Pondichéry ou des Missions catholiques disséminées en Malaisie par lesquelles ils transitaient, on trouve des francophones parmi eux. C’était le cas de Chemmolhi Karpanai Pattiram, qui est l’auteur du poème suivant :

À mon propriétaire

Un simple glissement, mon doux, peut conduire
À la honte de qui acte sans loi :
Et cette honte, mon seigneur, s’enracine
Dans les désirs bas qui tournent mon ventre au printemps.
Trois péchés, mon prince, souillent l’âme
Dont le désir repousse la corolle :
Premièrement, mon roi, l’expression d’un menteur,
Puis, plus graves, le suivant et le troisième.
L’amour sans loi, mon amour, d’une autre,
Puis la soif du sang sans cause de cette garce.
Le premier, mon fils de Ragnu, en moi
Aucune n’a encore perçu, personne, jamais.
Mais l’amour de l’homme d’autrui, mon érudit, détruit,
Mon esprit perdu pour des joies coupables,
Mon Rama, je vis ce crime pour toi,
L’as-tu jamais su, ne sera-t-il de toi jamais vu ?
Cette pensée même, mon seigneur princier,
Est-ce que ton âme secrète l’abhorre ?
Car tu as toujours été, mon Vishnu, le même
Amoureux de ton propre cher drame
Contenu avec cœur fidèle, mon souverain, à faire
La volonté de ton père, la plus juste et la plus injuste :
Le mot Justice et beaucoup de grâce, mon cœur,
En toi, pour te trouver un lieu de repos.
Mais de telles vertus, mon premier, t’ont fait gagner
Quel empire qui conserve quel sens ?
Car bien peux-tu, mon digne guide, avec amour
En ce qui nous concerne toi et moi, dire le sens subjugué,
Mais pour le troisième, mon vainqueur, la convoitise qui lutte,
Insatiable de ta dame entre mes poings resserrés,
Soif de sang où, mon maître, la haine est presque nulle, —
Ceci, tu n’en fuiras pas la connaissance.
Tu sais maintenant, mon gouverneur, ma promesse faite,
Aux saints du bois de Damdak qui m’aideront :
Tu peux toujours protéger, mon garde-forestier, sa vie de malade
(À elle) comme le sang des géants dans le flétrissement
Du flétrissement, mon sacre, ma renommée durable
Glorifie déjà mon nom dans la forêt.
Armée de mon arc, mon archer, et de mes flèches…
Et mes flèches vives n’épargneront pas
Celle que tu, mon arme, ne rencontreras
Plus que dans le bosquet sacré d’un autrefois
Où l’oiseau et la bête, ma cabane, de la lutte s’abandonnent
Sous les branches, abritantes. Armée comme un guerrier,
Entrée dans sa maison, mon abri, tranquille
Pour effacer la beauté de mon labeur sacré,
Un engagement pour te garder, mon gardien, dont l’esprit
Au zèle fervent doit tout se résigner.
Des rites de pénitence, mon obsession, ma pensée s’est retirée,
Et féroce et sauvage mon esprit a grandi.
Avec une âme insouciante, mon souci, je méprise le droit,
Et trouve dans les actes cruels délice.
Alors, passant sous mon épée, ma vie,
Elle tombée déjà loin de tes mains.
Ce conte s’écrit, mon empereur, pour celles qui traitent
Trop près de toi d’amour avec l’acier de moi guerrier:
L’acier des guerriers, mon acier, est le même
Carburant à la flamme vivante.
L’affection sincère, mon émir, provoque mon discours :
J’honore ou je voudrais honorer.
Soumets-toi au vœu, mon vœu,
Le plus noble gain de la vertu en ressortira,
Et la joie de la vertu, ma vertu, sans fin t’apportera.
Toutes les bénédictions terrestres, la vertu envoie :
C’est la fantaisie de ta femme, légère comme, mon air, l’air
Sous ma lame, qui peut faire réfléchir ton choix.
Avec jugement, fais ce qui semble le mieux, mon propriétaire.

Qui fut le destinataire — s’il y en eut un, si ce n’est pas qu’une fiction rhétorique — de cette déclaration d’amour et de guerre, je ne le sais pas. Peut-être est-ce « Dieu », puisque le poème est adressé à « mon propriétaire », et que l’auteur était une sœur de la Mission de l’Enfant Jésus ? Dans ce cas, on aurait affaire à un curieux syncrétisme, puisque le destinataire est aussi appelé « Mon Rama » ou « Mon Vishnu ». Cette hypothèse, de toute façon, cadre assez mal avec le contenu — la menace proférée — qui laisse plutôt présager la sublimation d’un amour bien humain.

Quoi qu’il en soit, ce poème mystérieux n’est pas sans porter un parfum d’envoûtante beauté. Il la doit peut-être au fait que le français n’était pas la langue maternelle de Chemmolhi Karpanai Pattiram : n’a-t-on pas l’impression que son poème est traduit du tamoul, plutôt que directement écrit en français ? C’est que la poésie n’est pas tant une affaire de maîtrise (de la langue et des techniques de l’écriture), que d’énergie. On dirait qu’une sorte d’urgence (qui n’est pas impeccablement dressée, soumise aux formes policées des usages d’une langue) cherche à trouver, coûte que coûte, une place au milieu des mots, quitte à les écraser et les bousculer par endroits en même temps qu’elle s’y traduit. La syntaxe difficile, le lexique obscur de ce poème parviennent alors peut-être, mieux que si l’auteur avait été chez elle dans l’expression française, à partager cette urgence. N’y devine-t-on pas, en tout cas, les tourments de cette âme fragile, déchirée par l’exil ?

J’ai retrouvé l’existence de Chemmolhi Karpanai Pattiram dans la correspondance de Joshua Benjamin Jeyaratnam, l’ancien chef de l’opposition politique à Singapour, dirigeant du Worker’s Party de 1971 à 2001.

Né à Jaffa (Sri Lanka), JBJ (comme on l’appelle à Singapour) grandit au sud de la Malaisie, où il fut scolarisé dans un couvent français (à Muar). On lit dans ses mémoires :

La première fois que je suis allé au couvent c’était avec ma sœur aînée qui y était déjà élève… C’était le couvent français de la Mission Sacrée de l’Enfant Jésus. Tous les enseignants étaient des femmes et je crois bien que j’étais le seul garçon dans la classe de CP où j’entrais. […] La plupart des enseignants étaient Indiens. [1]

Les Sœurs de l’Enfant-Jésus sont une congrégation fondée à Rouen en 1686, qui envoya des missionnaires dans la péninsule malaise et au Japon à partir de 1851. JBJ y étudia jusqu’à rentrer à l’English College de Johore Bahru, qu’il dut quitter à la hâte au moment de l’occupation japonaise, en janvier 1942. Il se réfugia à Singapour (qui fut immédiatement occupée — ce dont je parlerai la prochaine fois). C’est là qu’il retrouva cette ancienne condisciple de la Mission sacrée, Chemmolhi Karpanai Pattiram. Après la capitulation japonaise, celle-ci devint — sous le nom de Sœur Camille — cuisinière à la Mission. Elle tint ce rôle jusqu’en 1989, année de sa mort. Je n’en sais pas davantage sur elle.

Dans une lettre à Impācipiḷ Naṇpar datée du 13 septembre 1989, JBJ demande qu’on lui envoie le numéro 8 (été 1973) d’Ellām Poy, une revue de littérature bilingue (français / tamoul) éditée à Pondichéry, dans laquelle se trouve le poème d’« une ancienne amie disparue » [2]. J’ai retrouvé un exemplaire de cette revue, dont on trouve 64 livraisons au rayon « Littérature en tamoul » du 11ème étage de la Bibliothèque Nationale de Singapour.

Elle a cessé de paraître aujourd’hui.

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À suivre…

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[1] Il s’agit en vérité de « Mémoires » orales, recueillies, dactylographiées et publiées sur le site de la Bibliothèque Nationale de Singapour : http://www.nas.gov.sg/archivesonline/article/memories-of-joshua-benjamin-jeyaretnam Je traduis.
[2] Archives privées de la famille Jeyaratnam. Je remercie l’écrivain Philip Antony Jerayatnam (qui est aussi le fils de JBJ).

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