Noël au ball-trap

Téléchargez ici le pdf complet du No. 3 de Catastrophes

Par Laurent Albarracin

N’en doutez pas : c’est par antiphrase que Catastrophes s’intitule Catastrophes. On connaît l’anecdote de Valéry proposant malicieusement ou perversement le titre Littérature à Breton qui cherchait, en 1918, un nom pour sa revue qui serait le contraire d’une revue « littéraire », avec ce que la notion pouvait recouvrir pour lui d’académique, de sérieux, de carriériste, d’assis, de bourgeois. Rien de catastrophiste donc dans notre conception de la poésie ou du monde, nulle haine de la poésie qui viendrait compliquer inutilement notre rapport à elle [1]. Pas même la moindre déploration quant à l’état prétendument moribond d’un domaine de la création où la vitalité et l’invention nous semblent toujours à l’œuvre et de mise, aujourd’hui comme hier. Nous ne sommes les Cassandre de rien et la poésie en tant qu’activité de l’esprit nous semble encore devoir accompagner le sentiment du monde et de la langue, et plutôt dans la joie que dans l’amertume. On n’annonce d’ailleurs pas de résurrection spéciale puisque la poésie n’a jamais été morte.

On peut bien sûr regretter telle ou telle difficulté financière pour les revues papier ou les éditeurs, telle ou telle baisse de subventions, etc. mais les poètes sont de toujours les mieux armés contre l’adversité parce qu’ils ont l’imagination de leur côté. Une revue sur internet comporte bien quelques inconvénients (de lisibilité par exemple) mais elle a l’avantage d’une réalisation facilitée et offre un espace ouvert à l’expérimentation et en particulier aux œuvres de longue haleine – d’où le choix de Catastrophes de privilégier les feuilletons et les travaux qui s’inventent à mesure de leur écriture, grâce à une périodicité relativement rapide (mensuelle).

Lorsque le solstice d’hiver assombrit le jour et réduit son amplitude, c’est bien la bûche du poème dans l’âtre qui maintient le flambeau de la lumière et la croyance en son renouveau. Mais le poème n’est même pas une espérance. Il est un état de fait, une « propriété de la matière » comme disait Maurice Blanchard. Il relève pour lui la part d’inconnu qu’il y a dans les choses. Il exprime souvent le moment d’une inquiétude heureuse, d’un indécidable qui est chance. Le poème n’est pas une solution ; rien n’est une solution, excepté peut-être le fait qu’on peut, qu’on doit, qu’on VEUT vivre avec l’irrésolu comme avec cette dimension qui accroît le monde. Face aux périls et aux catastrophes, face à la nuit « noire et blanche » de Nerval, le contraste et l’ambivalence restent un chatoiement des possibles. On peut certes s’indigner mais c’est plus ou moins se lamenter. On peut aussi décider d’accueillir le monde tel qu’il va et s’écroule et c’est presque le redresser. Les ruines elles aussi fleurissent. La neige est lourde et froide et elle est légère et cotonneuse. Le poète choisit toujours, sans hésitation, le camp de l’indécidable. La catastrophe est d’abord cet instant dramatique qui relance le récit qu’on se livre à soi-même.

Dès lors, amusons-nous un peu. Prenons le contre-pied de l’époque, dégonflons la baudruche et vidons-la de cet air ambiant morose et satisfait. Tirons sur l’ambulance avec des flèches qui sont aussi des rennes ou des chevaux de trait. Dégommons le sérieux – avec l’application et le sérieux que cela requiert. Balançons au besoin quelques gifles pour faire claquer le vent. Attaquons les moulins avec la ferveur des illusions sues. Ce mois-ci, Catastrophes fête Noël au ball-trap, puisque tout fait boule de neige à qui a le réel pour cible. On vous invite au chamboule-tout. Vous trouverez au sommaire de ce numéro des glissades contrôlées dans de vastes territoires encore vierges, des aventures épiques, héroï-comiques, des jongleries, des pitreries et même des sapins tropicaux. Mais dépêchez-vous. Déjà le pôle Nord fond (Serge Airoldi, Fabrice Caravaca, A.C. Hello), le ciel est vide (Guillaume Condello, Eliot Weinberger, Clément Kalsa, Étienne Besse), la cheminée est allumée (Pierre Lafargue, Claire Tching, Hamid Roslan, Laurent Albarracin) : ça sent le sapin (Pierre Lenchepé & Ivar Ch’Vavar, Madeleine Lee, Julia Lepère & Fanny Garin, Gabriela Mistral).

 

[1] Vous trouverez dans ce numéro 3 de Catastrophes une réaction de Pierre Vinclair à cette proposition, en cliquant sur « La poésie est une ordure. D’ailleurs le Père Noël n’existe pas ».

Un commentaire sur “Noël au ball-trap

  1. Bonjour,
    J’ai découvert votre revue il y a quelques semaines, grâce à un article de ‘Libération’.
    Tellement riche, que je suis loin d’avoir fait un premier tour des trois numéros déjà publiés…
    En tout cas : j’ai grand espoir que vous allez continuer. Et dans l’esprit, et, si je peux dire, dans la lettre, je trouve ici beaucoup de ce que je peux attendre du « poétique contemporain »…
    A suivre… (comme il est parfois indiqué)

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