La poésie est une ordure. D’ailleurs le Père Noël n’existe pas

Par Pierre Vinclair

Pour présenter l’esprit de Catastrophes, Laurent Albarracin écrit dans l’édito, au détour de propositions que je signerais toutes, cette caractérisation : “nulle haine de la poésie qui viendrait compliquer inutilement notre rapport à elle”, que je réfute entièrement. Elle me semble si point par point opposée à ce que je pense devoir être le poème que c’en est presque trop beau : chacun des termes est choisi à la perfection, et je n’aurais pu mieux dire, pour m’exprimer sur cette question, que : “la haine de la poésie doit venir compliquer utilement notre rapport à elle”. Sans imaginer pour autant que c’était intentionnel de la part de Laurent, je prends sa phrase comme une provocation.

Tâchons donc d’y répondre.

En s’aidant des autres propositions de son édito, on peut sans doute paraphraser ainsi ce qu’Albarracin veut dire avec cette phrase : ce qu’il appelle “la haine de la poésie”, ce serait une posture, d’abord conquérante, héritée des avant-gardes, par laquelle les poètes s’érigent contre la littérature bourgeoise, ses lieux communs, et ses beautés avariées — mais bientôt triste, négative, destructrice à mesure que la reprendront les diverses écoles textualistes ou grammaticales, selon lesquelles toute recherche de l’agrément serait à proscrire, relevant d’une rhétorique absurde ou néfaste. Selon lesquelles ne vaudrait que de rejouer sans fin la même soi-disant révélation de la langue en son vain fonctionnement réflexif. Le culte immature de la révolution ou le dogmatisme stérile de la linguistique, qui s’allient dans la haine de la poésie, seraient responsables de la profusion des œuvres froides, sèches, désespérantes, illisibles quoique pleines de postures dont le vingtième siècle fut rempli [1].

Ce que Laurent Albarracin feint d’oublier, c’est que la haine de la poésie, c’est aussi Rimbaud (“À moi. L’histoire d’une de mes folies. […] Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.” ; c’est-à-dire : j’en ai fini avec cette vieille chose), c’est Mallarmé (“Aboli bibelot d’inanité sonore”, etc.), et tout ce que la poésie française contemporaine, qui se fonde sur ce double programme (faire du vers le révélateur de l’être et en même temps l’aveu de l’impossibilité de cette révélation), compte d’intéressant, comme dans ces beaux vers de François Jacqmin dont le Cadran ligné (piloté par le même Albarracin) vient de publier le Traité de la poussière :

Notre langage est apocryphe.
Les figures de style ne s’accordent pas avec
la fatalité.

D’autres rhétoriques viendront qui ne feront
pas mieux.
Le moment est venu de laisser mourir le poème. [2]

En réalité, la haine de la poésie, ou la dénonciation par le poème du mensonge, de l’usurpation ou des postures de la poésie, n’est rien d’autre que la conscience, par le poème, de son insuffisance, incomplétude ou limitation à accomplir le programme qu’il se donne. Dans le récent The Hatred of Poetry, Ben Lerner veut voir dans la haine de la poésie la conséquence de l’écart entre la perfection que l’on prête à la poésie et le nécessaire défaut des poèmes réels à cette norme idéale : “Le problème fatal de la poésie : les poèmes” [3] Mais le constat de Lerner est insuffisant. D’abord, parce qu’il faut expliquer la raison d’être de cette norme idéale ; ensuite, parce qu’il faut étudier l’effet sur le poème de sa haine de soi.

On peut avancer, me semble-t-il, de manière assez simple, pour illustrer le premier point, qu’un poème porte en lui l’ambition de dire quelque chose d’important, c’est-à-dire de ne pas en rester à de l’anecdotique. Il est une promesse (peut-être un souvenir) de l’absolu : en tant qu’il essaie de trouver la forme idoine à la révélation de cet important (inouï jusqu’alors), il prétend, d’une manière ou d’une autre, à une forme de nécessité — il va dire enfin ce qui est, et qui ne peut être dit autrement. C’est par ce bout qu’il peut toucher le philosophique, le mystique, le chamanique. Poésie des profondeurs ; Élégies de Duino ; Seamus Heaney.

Par tous ses yeux la créature
voit l’Ouvert. Seuls nos yeux sont
comme invertis et posés tout autour d’elle,
tels des pièges qui cernent sa libre sortie. [4]

Mais en même temps qu’il prend son envol comme parole visant à la nécessité, qui va dire enfin ce qui doit être dit, le poème doit rester conscient de la contingence qui le caractérise. Celle-ci peut prendre plusieurs formes, trouver des causes diverses : les mots ne sont que des mots ; la réalité leur est étrangère ; les images mentent ; les vers sont impuissants ; il n’y a pas d’être à dire, etc. On peut trouver mille autres raisons d’être sceptique sur les pouvoirs du poème : le Père Noël n’existe pas. Le poème a tendance alors à se haïr de ne pas tenir la fausse promesse de la signification pleine, et lacérer la parole impuissante à faire advenir de l’absolu. Poésie de la violence ; Dada ; Christophe Tarkos.

DADA NE SIGNIFIE RIEN […]
Idéal, idéal, idéal
Connaissance, connaissance, connaissance,
Boumboum, boumboum, boumboum [5]

S’il est lucide (sans quoi ou bien on l’appelle un “prophète”, ou bien on l’interne), le poète doit savoir, en même temps qu’il se donne la plus haute mission, que cette mission est condamnée d’avance, et sa posture (debout face aux nuages de l’être, rejetant en arrière son écharpe rouge) ridicule. Et le meilleur des poètes de la profondeur sait lui aussi haïr la poésie des sales mortels :

Un dieu a ce pouvoir. Mais un homme, dis-moi,
comment le suivrait-il par son étroite lyre ?
Son esprit est discorde. [6]

Tandis que s’il veut continuer à parler, et ne pas en rester au babil stérile de la destruction systématique, même de la violence le chantre doit reprendre le chant — essayer de dire quelque chose, tendre à l’élévation — Orphée fût-il réduit à l’état de carillon :

les cloches sonnent sans raison et nous aussi […]
je parle de qui parle qui parle je suis seul
je ne suis qu’un petit bruit j’ai plusieurs bruits en moi [7]

La poésie est haine de la poésie ; et la haine de la poésie, poésie. La haine de la poésie n’implique donc pas nécessairement que le poète claque la porte pour aller faire du business au Harar. Pas tout de suite, en tout cas : avant d’être externe au poème, elle peut — elle doit —trouver un débouché dans l’expression du poème même. Et ce, de bien des manières, dont la plus explicite fut sans doute bien sûr l’affirmation de Denis Roche : “La poésie est inadmissible. D’ailleurs elle n’existe pas.” Mais cette haine de la poésie peut être plus discrète, comme la douce ironie par laquelle un poète qui se pique d’ontologie suggère en même temps qu’il n’est pas dupe de ses propres affirmations rythmées, par exemple, et qu’il n’en mettrait pas sa main à couper. Peut-être pas même une phalange. De toute façon, c’est marrant,

L’être arrache la main
à celui
qui l’écrit l’être. [8]

(Emballons-la dans du papier cadeau, allons au zoo et donnons-la aux animaux.) Quelle que soit la manière dont le poème intègre cette haine de la poésie (qui le complique, en effet, fort utilement), l’exercice de sa lucidité en vient à compenser en partie les faiblesses objectives de sa parole. Alors qu’un poème chantant X, sans intégrer aucune des procédures de la haine de la poésie, se condamne ou bien au délire (parce qu’il prétend dire l’absolu sans voir que celui-ci lui est inaccessible), ou bien à l’anecdote (parce qu’il ne prétend pas dire l’absolu, mais seulement ceci cela), la parole qui cherche le dit plein tout en s’avouant contingente dans son dire, quant à elle, s’approche par là même de la nécessité qu’elle sait ne pas atteindre. Car la mise au jour de l’échec, de l’insuffisance, de l’écart entre la norme idéale et la réalisation contingence, est une première vérité, qui fait sortir le poème de la pure contingence. Une première pierre, absolue : quelque chose s’y dit de la parole, et même négativement de l’être, dans sa résistance à la parole. Bien sûr, si le poème en reste à cette haine de la poésie, si celle-ci est sa seule opération, le chant de pure exécration promet les développements d’un fiel bien vain. Mais lorsque cette haine de la poésie s’intègre aux procédures de révélation de l’être, les dialectise et les augmente de sa lumière réflexive, lorsque la haine de la poésie n’est pas l’opération unique du poème mais une complication des opérations qu’il entend mener par ailleurs, alors le gain de ce premier absolu peut être réinvesti par une autre énergie, plus puissante, — celle de la vie du poème dans son effort pour éclairer le réel. En acculant le poème à la lucidité, la haine de la poésie commence d’arracher la voix qui dit à la contingence de son dire, et jette une première lumière absolue, ses premiers feux sur l’être. Avouant son impuissance le poète se hisse enfin à la possibilité de dégager l’espace de l’être en sa puissance, — et de le contempler :

C’est encore le tas de fumier
qui le mieux chante
le chant parfumé —
du tas de fumier. [9]

[1] C’est un constat que partage Jan Baetens dans Pour en finir avec la poésie dite minimaliste, Les Impressions nouvelles, Bruxelles 2014. Voir mon compte rendu ici.
[2] François Jacqmin, Traité de la poussière, Saint-Clément, Le Cadran ligné, 2017, p. 196.
[3] Ben Lerner, The Hatred of Poetry, New York, Farrar, Giroux & Strauss, 2016, p. 23. Je traduis. Le livre est récemment paru en français aux éditions Allia sous le titre La Haine de la poésie.
[4] Rainer Maria Rilke, “Huitième élégie”, in Élégies de Duino, Sonnets à Orphée, Paris, Poésie / Gallimard, 1994, p. 89.
[5] Tristan Tzara, “Manifeste Dada 1918”, in Poésies complètes, Flammarion, Mille et une pages, 2011, p. 280.
[6] Rainer Maria Rilke, “Sonnet à Orphée III”, in op. cit., p. 137.
[7] Tristan Tzara, “L’homme approximatif”, in op. cit., p. 425.
[8] François Jacqmin, op. cit., p. 12.
[9] Laurent Albarracin, Herbe pour Herbe, Limoges, Le Dernier Télégramme, 2012, p. 77.

3 commentaires sur “La poésie est une ordure. D’ailleurs le Père Noël n’existe pas

  1. Bonjour,

    Les échanges dans Catastrophes à propos de la fameuse « Haine de la poésie » sont bienvenus. Vous connaissez bien sûr le recueil « Haine de la poésie »1. Et cet échange, ce si beau dialogue entre M.B. et P. L-L., ouvrant le recueil et intitulé « L’intimation ». Ce recueil d’il y a presque 40 ans est étonnamment et, plus que jamais, d’actualité. C’est grâce à vous que je le relis aujourd’hui et je vous en remercie.

    Bataille avait ajouté un article dans son titre « La Haine de la poésie » qu’il a modifié ensuite, comme vous savez, en « L’Impossible ». Effectivement, ce que Bataille détestait alors c’était le mensonge, soit « la niaiserie poétique ». Au fond, cette idée du décoratif, de la belle poésie, bien sûr, comment ne pas la rejeter ? Et comment ne pas rejeter l’idée même de réussite, d’accomplissement ? Et comment ne pas rejeter toutes ces « égographies », ces postures, ces petites misères auto-biographiques que l’on trouve à foison sur le marché ?

    Cependant il faut toujours croire que la littérature est encore possible. Que la poésie, non « poétique », est encore possible. Que l’échec, au fond, de la poésie est encore supportable ― voire aimable. Dans un temps de misère, comme dirait Hölderlin, dans ce temps-là qui est le nôtre, comment s’arrêter d’écrire ?

    Bien à vous.

    Jean-Luc Peurot.

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    1. Cher Jean-Luc Peurot,

      Je connaissais en effet la position de Bataille, L’Impossible, et son premier titre, mais pas le recueil dont vous faites mention et je vous remercie beaucoup d’attirer notre attention là-dessus. Par contre, je suis lecteur de M. Bénézet, et connais la prégnance théorique et pratique de ce thème qui travaille toute son œuvre, volte-face apparente du titre Ode à la Poésie comprise.

      Je vous suis moins lorsque vous dites qu’il faut croire que la littérature est encore possible. À mon avis, la littérature fait sa preuve de temps en temps, ici ou là, sur le mode météorite de l’événement, absolument imprévisible, excédant les conditions de sa prédictibilité/possibilité. Ceux qui « croyaient » que la littérature étaient encore « possible » ne s’attendaient certes pas à Rimbaud, au Coup de dés, à Artaud, à Faulkner, à Kafka, à Proust, à Pessoa qui tous incarnaient plutôt ce qui jusqu’à eux aurait été (encore Bataille ?) l’impossible. Mais y aura-t-il demain encore ce genre de météorites ? Notre temps est-il plus ou moins misérable que celui de l’Inquisition, des guerres de religion, du second empire, des guerres mondiales, des trente glorieuses ? Misère spirituelle, peut-être. Mais enfin, comme pour la poésie-haine de la poésie, je préfère la misère spirituelle (dans les deux sens, raréfaction de l’esprit et spiritualité de cette raréfaction ; car cette misère de l’esprit elle-même est spirituelle et se fonde par exemple sur les développements formidable du matérialisme de la science expérimentale) aux affirmations enflammées des Bovary new age sur la Spiritualité – qui me font pisser de rire – ou aux catéchismes sordides des époques à la spiritualité d’État.

      Bien cordialement,
      Pierre Vinclair.

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