Tout est normal, 3

Par Guillaume Condello. Lisez ici l’épisode 1 et là l’épisode 2.

*

*

Dans la maison
(une soirée électorale)

*

I.

le paysage
anéanti
et le corps
effacé

les mains surnagent
détachées sur
l’écran noir

les phares qui
passent
éclairent les
mains

réapparaissent
à nouveau
anéanties

dans la nuit liquide

il n’y a rien_____dehors
le chant monotone
la route au milieu
des champs
des corps impossibles
qui rentrent chez eux
au chaud

dès la porte claquée et les odeurs
______qui se referment
dans la cuisine
elle se referme
sur le dehors
inexistant
elle dit______souriante :
« Eh ben, tu vas demander à papa ! »

perdu encore
le regard le parfum du noir
en écharpe
déchirée
j’écoute les questions
cruciales

Moi, j’aime pas Marine Le Pen, elle a pas raison, mais quand même elle a un peu raison quand même.
sans mesurer la portée____des mots libérés____par sa bouche____innocente comme un geste animal j’écoute
ben oui, quand même, les étrangers qui volent, il faut les renvoyer chez eux, comme ça ils volent chez eux !
regarde-le arranger________des rudiments de_____théorie____comme un lego____et voir si cela tient debout
avec tout le sérieux____nécessaire au jeu____découverte____première vérité nous ne faisons pas mieux
parfois
en bricolant dans
____la maison
de mots
où il nous faut vivre
Euh, tu sais, c’est un peu plus compliqué que ça en fait, euh, tu vois, d’abord, s’ils volent, ils seront punis, en allant en prison, ou en payant des amendes, comment expliquer le principe du droit y a des lois quand même ça suffira pour l’instant et on a tous des droits, même les voleurs Ah bon ? mais ils ont volé ! …et puis, ceux qu’elle appelle les étrangers, souvent, ils sont pas réellement étrangers, en fait Ah oui ? Oui parce que pour elle c’est surtout quand on est immigré, comme papy, quelle manipulation dégueulasse tu vois, pour la bonne cause ? et du coup Je veux de l’eau s’il te plait
je verse
les mots liquides
se taisent
dans son beau verre
Star Wars

dans la cuisine
étrangers
dans la maison
dans une pièce où l’on se dispute
l’affection et l’attention
un peuple un père un dieu
(sans oublier la mère)
c’est toujours
la même vieille histoire
de famille

de psychanalyse :
Dieu est le père qui
remplace le père
c’est la réponse
est-ce que ça suffit
à bricoler avec des mots
magiques
des gros bisous
sur les bobos
dans la maison
de mots
c’est encore la même histoire
Le Pen est le père qui
remplace son père et
le Père
qui remplace le père
pourtant

comment comprendre que la haine ne soit pas
de la haine
pure et simple
comment comprendre que cette jalousie soit
fraternelle
malgré tout

je me souviens
les miettes sur la table à la fin des repas
trop longs
et comme on joue avec la peau
des clémentines
de toutes façons y en a que pour les étrangers
dans ce pays
je me souviens
des phrases dans l’air au-dessus
des plats vides et de la fumée des cigarettes

*

*

II.

en attendant que grillent
les pilons de poulet
sur l’écran où dansent
____les images les
camemberts________graphiques
et pour nous des bières

son visage
tendu par le plaisir inquiet
comme on attend que le monstre sorte
derrière le rideau
un peuple assis
ou debout attend
le début du spectacle

je me demande comment
sera annoncé le résultat
____moment magique
comme les cadeaux de Noël
(y compris les déceptions parfois
et le retour à la réalité :
____cet objet inerte
dans la main
n’est plus
un cadeau n’est rien
qu’un objet)
je me souviens
(je l’ai vu sur internet) :

1981
écran noir, des lignes de carrés qui descendent, façon Space Invaders ou Minitel, un visage tout en petits carrés noirs et blancs et bleus et rouges, ligne après ligne depuis le haut, malin, VGE et Mitterrand étaient chauves, dessin un peu approximatif, il faut attendre, les lignes descendent, le visage progresse, sort du néant, écoutez, bruit de fond, bruit de connexion du minitel, cosmologique, le silence grésillant et suraigu de l’espace, ça y est, la bouche, le nez, ça y est, plus de doute, c’est Mitterrand, la gauche au pouvoir pour la première fois dans la 5ème, panique dans les appartements bourgeois, espoir dans les chaumières, les HLM.

et ce fut le début
de la fin____de la fin
de la gauche
___________nous ne savions pas nous étions
trop jeune
(et nos cours d’histoire emballeront dans
d’autres mots
une autre enfance
que nous ne savions pas
avoir vécue)
lui aussi
a faim il prend
des pilons se lèche les doigts du plaisir
d’attendre

1988
des lignes tournent autour d’un axe des pales métalliques et le visage en hélice tourne, 3D, c’est le mouvement créateur, génétique, avec la musique en hélice de Dire Straits (Money for Nothing, un comble), tournent les lames métalliques, dans le clip le personnage était avalé par la télé, broyé par les pales métalliques, le grand mouvement éternel des hélices, mais il s’arrête, un visage apparait, immobile comme l’acier : Mitterrand, encore.

j’ouvre une bière
ils parlent de populisme c’est déjà une
longue histoire C’est quoi
le populisme ? je
ne sais pas je me souviens
près de 70% des sondés pensent
qu’il y a trop d’étrangers
est-ce la haine simplement
personne n’entend
la masse muette du peuple après tout
« Les catégories populaires, quelle que soit leur origine, savent que le rapport à l’autre est ambivalent ; fraternel mais aussi conflictuel. »
je prends un pilon ils parlent
____de la haine et du populisme
de l’Autre je me souviens des débats
de 2017 le chantage au républicanisme
et

1995
Jospin et Chirac, alternativement, champ/contre-champ, champ/contre-champ, visages sur fond blanc détourés, un horloge rouge en haut à droite, Chirac/Jospin/Chirac/Jospin, les points rouges de l’horloge avancent, tournent, faites vos jeux, sur quel lot s’arrêtera la roue, les mains crispées par l’espoir et la peur, Chirac/Jospin/Chirac/Jospin, un léger mouvement de pulsation, battements, métaphore, le peuple est suspendu aux résultats, le cœur et les pieds dans le vide, vertige soudain, splitscreen, à droite, ils apparaissent quand le battement s’arrête sur Chirac, cœur figé, dans la rue derrière les barrières, amassés ils sont heureux.

je me souviens
des fantômes des mots noirs et bruns
du sang
____du passé
__________pour effrayer
les enfants
__________dans les chaumières
des classes populaires mais
Elles savent qu’on peut être raciste le matin et fraternel l’après-midi. Dans ce contexte,
je prends une part de pizza
____________________________________________________________________________________le discours moralisateur des couches supérieures, qui vise en filigrane à remettre la « bête » dans le droit chemin, s’avère inopérant
je me souviens
2002 j’étais dans le droit chemin dans la rue
convoqué
pour faire barrage de notre corps
de notre liberté
ces mots dans nos bouches
n’étaient pas les nôtres ne peuvent pas
on ne peut pas crier
____des discours des journalistes
m’avaient interviewé je n’avais pas pu
parler le peuple
hurlait derrière moi
comme moi
manifestant
contre le peuple

2002
Le Pen/Chirac, extrême droite au second tour, leurs silhouettes de lumière sur fond de ciel dans la cour de l’Elysée, des spectres, des visiteurs d’une autre planète, E.T., on reconnait le corps plus massif de Le Pen et celui plus allongé de Chirac, célestes, et puis d’un coup ils sont pulvérisés, en carrés, en mosaïque, carrelage vertical, tourne autour, leurs corps diffractés, mélangés, la couleur du carrelage se mélange, on ne sait pas encore, un tour, deux tours, et puis les carreaux s’arrangent, s’ordonnent, on retrouve la silhouette, Chirac. Encore.

et Cette volonté
sa haine
c’est ce qu’ils disaient
________________de créer une société multiculturelle dans laquelle
« l’homme nouveau » ne reconnaitrait aucune origine est ressentie de façon spécialement blessante par des individus qui essaient de gérer au quotidien mille et une questions ethno-culturelles en essayant
____de ne pas tomber
_________dans
la haine et la violence

2007
sur le plateau de TF1 les images viennent de derrière nous, c’est nous, il parait, des photos de gens, bien choisis, black blanc beur, s’éloignent, les images s’en vont, nous avec, images de nous, morceaux, se rassemblent, de loin on ne voit plus les images, juste les teintes de couleur, les gens s’assemblent, ils forment le corps du président, corps glorieux de la France, son portrait est projeté sur la rue, la foule est un écran, supporters, ceux de Sarkozy, c’est lui, heureux, ils hurlent et dansent et sautent, il y a de la musique, électro-rock, un peu guerrier, presque effrayant, c’est mieux que France 2, ils ont couvert le corps du président d’un drapeau français, voile d’inauguration, classique, mouais, le voile vole, s’envole, le visage démasqué en dernier, Sarkozy, oui, démasqué, oui, c’est le même résultat, mais on passe quand même d’une chaine à l’autre, pour vérifier.

plus de 80% au second tour est-ce
violent____de parler de
République bananière
cette année ce sera
bien moins que cela_____En réalité,
ce sont les classes populaires qui construisent,
sans mode d’emploi,
____cette société
multiculturelle C’est quand
qu’il donnent les résultats ? je ne sais pas
(je me souviens des collègues
de mon père
multiculturels
sur les chantiers)
ça ne va plus tarder maintenant

2012
compte à rebours comme avant la déflagration mais tout le monde savait, tout le monde a un portable, tout le monde consulte les sondages en Belgique, l’élection se passe en Belgique, non, ne pas se gâcher le plaisir, spoiler, et d’un coup le plateau est noir, lumières éteintes, on plane devant le palais de l’Elysée, dans la rue, un tapis rouge déboule, roule et le portail s’ouvre, crac, il vient de défoncer le portail, traverse la cour, serpent rouge s’arrête au pied des marches, chlac, fin du tapis, photo du président, fatigué, amaigri, drôle de photo, il est là Hollande.

moi aussi
je me demande
tu reveux du poulet ?
on ne sait jamais
après tout
____non merci
malgré tout
le suspens est faible malgré tout
l’espace d’un instant
je me prends du même frisson
de crainte sans le plaisir
dans les deux cas
____l’issue sera terrible
pour le peuple

2017
photo de famille des candidats debout, compassés, repassés dans leurs vêtements, aplatis sur l’image, bras trop raides le long du corps, pas vraiment de sourire, comme rentré, un sourire rentré, solennels et cachant mal leur joie, être là, au second ou au premier tour, mariés de jadis mais en couleur, drôle de couple, raides et droits, et les petits carreaux rouges et blancs volent dans le studio, le présentateur les suit, étoile du berger, marche vers l’écran, traverse les déserts les images, on les voit, les mariés sont là, les carreaux les dépassent, de plus en plus vite, travelling avant, accéléré, les candidats sont derrière nous et pourtant ils nous attend au pied des marches, devant façade de l’Elysée, le gagnant du second tour, toujours la même tête, sa compagne disparue, il n’a pas l’air affecté le Macron.

voilà____________c’est fini
regarde sur l’écran le peuple
dans le froid sur la place il y a
un concert agglutiné
la tête pleine
de projets les yeux
mouillés de lendemains qui chantent
l’hymne à la Joie aux pyramides
____impassibles

allez
c’est l’heure d’aller
au lit maintenant
faire de beaux rêves

*

*

À suivre…

*

*

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