Une seconde, 2

Par A.C. Hello. Lire ici le premier épisode.

Est-ce que ce mot grattait sous ta peau, rongeait les meubles et les rideaux, s’était-il réfugié sous ton lit, est-ce que ce mot coupé ras t’a fui comme la peste, est-ce qu’il a propagé ta peste, est-ce qu’il fallait l’abattre pour ton bien, le réduire à n’être plus qu’un serviteur, qu’il roule dans la honte et qu’il prospère sous tes draps, qu’il grouille dans la poussière comme une vieille femme, comme une maladie mortelle, comme la menace de crever, délivre-moi de ta guerre, j’ai tenté de dire les paroles, j’ai dit de travers très vite les paroles, toutes mes dents tombaient, je perdais pied, ma figure débordait, j’ai dit les paroles à voix haute, elles sont restées en suspens, elles ont gelé sous ton œil, complètement vidées entre nos deux fronts, elles se sont étirées sur toute la longueur de la pièce, elles ont fait comme un long fil noir entre nos dents, et, où que je me déplaçais dans la ville, mon corps était tiré en arrière par ce jus noir qui grandissait entre nos mâchoires, me reliant à cette pièce où je me voyais tous les jours en suspens devant tes dents, en suspens dans ton oreille ouverte, en suspens devant tes yeux saignants, dans cette chambre étroite et morne où j’avais sombré dans ta bouche avant de sombrer au sol, où le froid m’avait conservée, mon corps était tombé et bientôt je m’y étais multipliée, des millions de corps étaient tombés, un asile de loques, qui sous ton pas lourd produisait un craquement mortel, j’avais fini par disparaître dans le sol, je n’étais plus qu’un mot maigri qui rasait les plinthes, un gros mal de mot blanc et mou, enraciné dans ma chair, avant que je le fasse sortir de moi une nuit de décembre, je crois que c’était une nuit de décembre, le quartier pissait des têtes secouées par le vent glacé, les flaques et les cloques bouillonnaient dans ton système nerveux central, une grue de malheur poussait dans le ciel, la chambre se vidait par le haut, ton corps serpentait entre les bords fixes du lit, les draps avançaient, reculaient, les corps et les objets s’unissaient, se séparaient, puis se collaient en une perspective improbable d’éléments grotesques, que tes yeux finissaient par confondre avec le blanc sale des murs, ton lit était un cri nu à trois pattes, il sautait entre les humains et les choses, une bonne gorgée d’air que ce cri arraché aux vaguelettes des draps, ce cri qui ne cillait pas et absorbait la lumière, mon long visage se disloquait dans l’espace, je distinguais mes mains qui se tordaient sur les accoudoirs d’une chaise avant de s’estomper dans la profondeur indéterminée de la chambre, et la tête sans arrêt, la tête sans arrêt ne se reconnaissait plus, la tête comme un clou frémissant sur ta poitrine, guettait l’air entre tes gencives, l’air vaincu fuyant sur tous les bords de ta bouche, l’air pendu qui ne remontait plus, la seconde qui se décomposait, la seconde qui ne cessait de se déplacer dans le silence, la seconde qui éclatait dans ma poitrine, l’air sur place, l’air sans place, la place du mort, l’air sous une pierre, dans un trou, le pourrissement du bel air paisible, la tête fixait l’œil trouble de ta tête malade, la tête était mal attachée, elle flottait décollée, avec ses larges yeux, horizontalement au-dessus de ton regard mort, ils caressaient ta tête malade, ils la mettaient dans une boîte, ils l’enterraient, la tête était traversée par tes mains noires, elle éclatait, elle ruisselait, la tête retombait, roulait à toute vitesse, la tête pleine d’eau, étendue contre terre, débordait et giclait sans ouvrir les yeux, on remontait la tête sur le corps, on secouait la tête, la tête était bien fermée, lève-toi et marche, ils m’engueulaient, ils frappaient dans ma tête, la tête tombait par terre et roulait, elle se mettait à ramper, c’était une nuit de décembre, je finissais par m’essuyer le visage, je sortais de toi, je ne sais pas où j’étais, je n’ai jamais bien su, je n’ai jamais été là, ça ne m’intéressait pas, et il se pourrait qu’il n’y ait aucune autre explication à cette disparition, mais où étais-je donc, je devais sortir, le médecin disait il est mort, il est mort-mort, il est mort comme quoi, et vis-à-vis de qui, ce n’est pas clair, tout cela ne prouve rien, vous croyez que ce n’est pas assez la merde ici, tu me fais chier putain de connard, des infirmières chuchotantes accouraient depuis le couloir, je devais sortir de cette chambre, je devais trouver une solution pour tordre cette seconde d’une grande complexité, que je sentais déjà se tordre comme un râle, qui allait se transformer en semaines, tout un enfer de semaines qui resteraient la même seconde, déclinée indéfiniment dans cette chambre d’hôpital, mais bientôt sur le seuil de la porte, un petit homme décoratif et triomphant, dont les yeux étaient bouchés par de gros cheveux blancs et bouclés, brandissait dans ma direction un sandwich.

À suivre…

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