Tala (1/2)

Par Gabriela Mistral. Extrait de Tala (1938) traduit de l’espagnol (Chili), par Irène Gayraud.

PAYS DE L’ABSENCE

Pays de l’absence,
étrange pays,
plus léger qu’un ange
et signe subtil,
couleur d’algue morte,
couleur de faucon,
âgé de toujours,
sans âge fécond.

Ne donne grenade,
ne nourrit jasmin,
et n’a ni cieux
ni mers d’indigo.
Et son nom, son nom,
jamais n’entendis
en pays sans nom
je m’en vais mourir.

Nul pont nulle barque
ne m’y a conduite.
On ne m’en dit rien
comme île ou pays.
Je ne le cherchais
ni le découvris.

Il semble une fable
que j’avais apprise
Un rêve à saisir
et à laisser fuir.
Et c’est ma patrie
où vivre et mourir.

Il m’est né de choses
qui ne sont pays ;
de patries, patries
que j’eus et perdis ;
et des créatures
que je vis mourir ;
de ce qui fut mien
et de moi s’en fut.

Perdues cordillères
où j’avais dormi ;
perdus vergers d’or
suaves pour vivre ;
perdues par moi, îles
de joncs, d’indigo,
et toutes leurs ombres
ai vu m’entourer
jointes et amantes
se faire pays.

Crinières de brumes
sans dos et sans nuque,
souffles endormis
les ai vus me suivre,
par années errantes
devenir pays.
En pays sans nom
je m’en vais mourir.

L’ÉTRANGÈRE

À Francis de Miomandre

– « Elle parle avec accent de ses mers barbares,
avec ne sais quelles algues et ne sais quels sables ;
récite une oraison à dieu sans poids ni forme,
Vieillie comme si elle mourrait.
Dans notre verger qu’elle nous rendit étrange,
Elle a planté cactus et herbes griffées.
Elle respire des haleines du désert
et a aimé d’une passion dont elle blanchit,
qu’elle ne conte jamais, et si nous la contait
elle serait comme la carte d’une autre étoile.
Elle vivra parmi nous durant quatre-vingts ans,
mais toujours semblera comme en train d’arriver,
parlant une langue qui gémit et halète
et que comprennent seules les bestioles.
Et elle va mourir au milieu de nous tous,
une nuit qu’elle souffrira comme jamais
avec son destin seulement pour oreiller,
d’une mort muette, tue et étrangère ».

BOIRE

Au docteur Pedro de Alba

Je me souviens des gestes de créatures
et c’étaient gestes pour me donner de l’eau.

Dans la vallée du Rio Blanco,
où prend naissance l’Aconcagua,
je vins boire, je bondis boire
dans le fouet d’une cascade,
qui tombait chevelue et dure
et se rompait rigide et blanche.
Je collai ma bouche aux remous,
et cette eau sainte me brûlait,
trois jours durant ma bouche saigna
de cette gorgée d’Aconcagua.

Dans les terres de Mitla, un jour
de cigales, de soleil, de marche,
me penchai sur un puits, un indien
vint me soutenir dessus l’eau,
et mon visage, comme un fruit,
était dans le creux de ses paumes.
Et je buvais ce qu’il buvait,
c’était sa face avec ma face,
et dans un éclair je sus que
la chair de Mitla était ma race.

Dans l’île de Porto-Rico,
lors de la sieste emplie de bleu,
mon corps paisible, les vagues folles,
et comme cent mères les palmes,
une fillette, par jeu, rompit
près de ma bouche un coco d’eau,
et moi je bus, comme une enfant,
cette eau de mère, cette eau de palme.
Tant de douceur jamais n’ai bue
ni de mon corps ni de mon âme.

À la maison de mes enfances
ma mère m’apportait de l’eau.
Entre gorgée et autre gorgée
je la voyais dessus la jarre.
Plus la tête se relevait
et plus la jarre s’abaissait.
Cette vallée, je l’ai toujours,
et j’ai ma soif et son regard.
Ce serait là l’éternité
qu’encore nous sommes comme nous étions.

Je me souviens des gestes de créatures
et c’étaient gestes pour me donner de l’eau.

À suivre…

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