Mahomet, 3/6

Par Eliot Weinberger. Traduction de Guillaume Condello. Il s’agit d’un essai compris dans le volume An Elemental Thing (New Directions, 2007). Vous trouverez en cliquant sur le lien, également traduit en français par G. C., l’extrait d’un entretien dans lequel Eliot Weinberger justifie notamment le choix de son titre. Lisez ici le premier épisode, et là le deuxième.

*

*

Une fois, il ramassa une miette de pain qu’il avait trouvée sur le sol, et la mangea, en disant que nous devons apprécier les faveurs que Dieu nous accorde.

Il se nourrissait principalement d’eau et de dattes, ou de lait et de dattes. Ses fruits frais préférés étaient la pastèque et le raisin. Il mangeait de la viande, mais il ne chassait pas. Il trempait son pain dans l’huile et le vinaigre. Après avoir fini de manger, il léchait le plat, léchait ses doigts et, ensuite, il nettoyait. Ceux qui mangeaient avec Mahomet entendaient des voix dans la nourriture.

Une fois, il a convaincu un groupe d’incroyants en convoquant les restes de la nourriture qu’ils avaient mangée. Les plats descendirent du ciel. Mahomet demanda à la nourriture de raconter qui avait mangé quoi, et chaque morceau répondit : mon maitre Untel a mangé ceci, ses serviteurs cette autre portion, et ce que vous voyez, ce sont les restes. Il demanda à la nourriture qui il était, et la nourriture répondit : « Tu es le prophète de Dieu ».

La nuit, quand ses disciples quittaient sa maison, il passait sa main par la porte et la lumière qui en émanait éclairait leur chemin jusqu’à chez eux.

Un célèbre docteur est venu pour soigner Mahomet, qu’il pensait fou :
« Pourquoi serais-je fou ? »
« Parce que tu dis être le prophète. »
« C’est toi le fou, car tu dis que je ne suis pas le prophète. »
Mahomet fit signe d’approcher, et un énorme palmier au loin se déracina, s’approcha, s’inclina, et dit : « Quels sont tes ordres, ô prophète de Dieu ? »

Il coupa la lune en deux, puis la réunit. Il fit se lever le soleil juste après qu’il se fut couché. Il mit une petite pierre au milieu de la route, qu’aucun homme ni aucun animal n’a jamais, par mégarde, tapée du pied.

Une autre pierre, qui reposait sur la bouche d’un puits dans un jardin, le salua, et lui demanda à ne pas devenir une pierre en enfer, et Mahomet pria pour elle.

Un chameau se plaignit au prophète qu’il travaillait dur mais qu’on lui donnait peu à manger. Mahomet convoqua le propriétaire du chameau, qui admit que c’était la vérité.

Un loup accepta de garder un troupeau de moutons, pour que le berger puisse se joindre à Mahomet.

Mahomet considérait que les loups devaient avoir le droit de manger quelques-uns des moutons du troupeau. Il interdisait de tuer les araignées car, une fois, il s’était caché dans une grotte, fuyant des ennemis, et une araignée avait tissé une énorme toile en-travers de l’entrée. Quand ses ennemis arrivèrent, ils virent la toile et pensèrent que personne n’était passé par là.

Il toucha les oreilles de quelques moutons et elles devinrent blanches ; toute leur descendance eut les oreilles blanches.

Il disait qu’il y a des anges qui protègent les arbres fruitiers, car sinon les bêtes sauvages mangeraient tous les fruits. Il interdisait à ses disciples de satisfaire leurs besoins naturels sous les arbres fruitiers, car cela offenserait les anges.

Un infidèle lui dit une fois : « Je te croirai lorsque ce lézard te croira », et il sortit un lézard vert de sa manche. Le lézard, avec une grande éloquence, se mit à dire : « Ô ornement de tous ceux qui seront assemblés au Jugement, Tu mèneras les purs au paradis… »

Un homme vint voir Mahomet et lui dit que, des années auparavant, avant d’avoir trouvé la foi, il avait emmené sa petite fille dans le désert et l’y avait abandonnée. Mahomet dit : « Allons, montre-moi l’endroit ». Là, il appela la fille par son nom et elle apparut, revenue à la vie. Mahomet dit : « Ta mère et ton père sont devenus des musulmans. Si tu le veux, je peux te rendre à eux. » Mais la fille répondit : « Je n’ai pas besoin d’eux. Dieu est meilleur avec moi qu’ils ne l’étaient ».

Il fit pousser des cheveux sur la tête d’un chauve.

Quand on lui demandait ce qui déterminait la ressemblance d’un enfant à son père ou à sa mère, il répondait : « un excès de semence ». Les os, les veines et les tendons viennent du père ; la chair, le sang, les ongles, les poils et les cheveux, de la mère.

Comme il ne serrait pas la main aux femmes, pour sceller un pacte il mettait sa main dans une jarre pleine d’eau et la femme mettait aussi sa main dans la jarre.

Il disait que les rêves heureux viennent de Dieu et que les mauvais rêves viennent de Satan, et qu’en conséquence on pouvait raconter les rêves heureux, mais jamais les mauvais. Il disait que celui qui joue aux échecs est semblable à celui qui a trempé sa main dans le sang d’un porc.

Il était ambivalent à propos de la poésie : il a donné une cape, qui existe toujours, au poète Kab ibn Zuhayr, en récompense pour un panégyrique. Mais il a aussi dit que remplir l’estomac de pus est meilleur que de bourrer le cerveau de poésie.

A l’époque, on croyait que l’âme d’un homme assassiné prenait la forme d’un oiseau qui pleurait jusqu’à ce que l’assassin soit assassiné. Mahomet disait que ce n’était pas vrai. Il disait qu’il n’y avait pas d’étoiles annonçant la pluie.

*

*

Fin de la première partie. À suivre…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s