« mainmorte », 2/4

par Clément Kalsa. Lire le premier épisode

II. Les effusions contraintes

Après le crime du rapsode, l’heure de la forêt au tumulte.
Et pour la grâce spéciale, je déposais une parole sur un gué parmi des fleurs
De la forêt la loi et les armées
Revécurent en ce moment de nuit, comme d’antiques faces d’assassinat.
Je parus à une autre lisière, où s’était retiré du monde la meilleure part : je connus
Ibn Hamdis, adamant, précisant ses vers
_______________dans l’éclairage d’une honnête nature,
et Pierre des Vignes, qui était assis prêt du foyer de pierres au rouge.

Se tenait là un dialogue sur le crime auquel je fus convié par le second,
____________________immensément souffrant.

Ils s’entretenaient du crime de gouvernement.

Je connus là les quelques discussions qui me firent moins criminel – cependant qu’en foule, on brisait des larrons – ; notamment celle-ci :

IBN HAMDIS :

Qu’elle cesse cette douleur !

MOI-MÊME :

Quelle puissance ?

IBN HAMDIS :

La douleur que partagent ceux dont l’existence ne va pas selon l’habitude mais se brise en un lieu blasonné seconde naissance ou bien éveil et qui est pour l’âme une crise. Les métisses sont ceux qui se sont éveillés, ceux dont Dieu a retiré la couche ou l’assise.

MOI-MÊME :

Mais de ce retrait là n’est-on jamais payé ? Car enfin tu te tiens debout, Ibnou Hamdis.

IBN HAMDIS :

Tu en sais la teneur car tu es mon allié.

MOI-MÊME :

Comment donc la saurai-je ? Je ne suis que fils et jeune encore, n’ayant que je en empire.

IBN HAMDIS :

Ce je, dont tu as déjoué tous les artifices, hier te dominait et aujourd’hui soupire d’être le serf d’un homme libre qui le toise. Ce vil s’endort sous ta menace et sous tes rires qu’il reçoit en plus depuis la voûte turquoise : caresse-le d’un dernier regard, il est maudit !

MOI-MÊME, le regardant :

Il est de moi ce regard idiot que je croise mais il a loisir de connaître mes amis, quand je suis moi non plus chasseur mais bien proie. La maîtrise de ce je m’a été d’un prix tel que je comprends la grande douleur des rois. Sang bien vidé omet leur vœu effroyable et, avec la royauté de l’esprit, vient l’effroi…

IBN HAMDIS :

Tu me rejoins, mon chéri, et à ma table repais-toi, repose-toi et jouis de cette heure. Soigne ces blessures dont le monde est coupable.

MOI-MÊME, m’étendant dans la clairière vide :

Quel réveil as-tu vécu, mon maitre ?

IBN HAMDIS :

L’horreur de voir se faire truie dans ta couche l’amante à qui Dieu a confié la garde de ton cœur !

MOI-MÊME, horrifié :

Est-ce possible ?

PIERRE DES VIGNES :

De miel nappée, étiquette,
Habits, holothurie souple,
Gouvernement est bien mentule
Hoquet de la main qui m’encule.

____Ibn Hamdis se gaussa de la faiblesse des vers de Pierre des Vignes et de son ressentiment. Selon lui, le poète doit se tenir dans la proximité de l’homme de pouvoir pour recevoir de lui cadeaux et subsistance en contrepartie de sa lumière.

____Aucun roi ne donne tant d’ordres qu’il n’en reçoit de son poète, qui exige les offrandes qui produisent et orientent sa bonté et ses effusions contraintes. Le roi est tel l’adorateur du soleil.

____Ibn Hamdis rit de sa trouvaille et Pierre des Vignes s’offusqua de ce que ce complet poète assimilait la royauté à l’ignorance. Il avait connu lui, dit-il, un roi très chrétien et même s’il lui avait fait percé l’œil – blessure d’où l’âme s’échappe, dit-on – le chancelier reconnaissait l’éternelle valeur de son maître.

____Ibn Hamdis condamnait toute forme de royauté et demanda à Pierre des Vignes comment avait-il vu, aveuglé qu’il était, les bienfaits de l’inconstant, comme il appelait le roi de Pierre.

____L’autre répondit que, dans sa prison, il avait brisé son crâne contre les murs et avait ménagé un trou dans son front pour voir de meilleure vue l’âme du roi.

____L’œil vit l’âme de Frédéric prisonnière de son corps qui clamait son repentir envers Pierre et exprima sa compassion de le savoir enfermé, comme elle l’était elle-même. Chaque jour, dit-il, je m’entends avec l’âme de mon roi par le biais de l’œil broyé au sommet de mon crâne.

Ibn Hamdis répondit qu’il y avait, en effet,
une pire souffrance que celle d’être poète
auquel il reste les rois pour répondre de leurs actes et les nourrir

Celui qui est vraiment damné sans rémission,
_______________selon Ibn Hamdis,
était le poète recevant la charge de roi,
par maladresse ou par une passion sans contrôle,
ou bien le roi qui s’éveille à la poésie.

Dans mon exil, lorsque que je quittais la Sicile
pour l’Andalousie pénible, ennuyeuse
en comparaison, je rencontrais
un roi qui souffrait comme si son trône était ensemble de braises et de merde

____inconsolable j’allais par tout l’émirat et ma famille fut reçue en audience par l’émir de Séville, Al Mu’tamid.

____Quand je fus admis en sa compagnie, je récitais des vers que j’avais composé pour lui faire honneur. Il pleura en les écoutant,
_________________________________________ce que me dit Ibn Hamdis.
____Il lui confia être si harcelé par ses juristes et ses courtisans qu’il ne fréquentait plus le pupitre depuis des années, quoiqu’il fut doué d’un grand talent pour les vers.

____Le gouvernement des choses est clarté condamnée
____Le gouvernement des hommes est
____L’administration des choses, qui est une chute dans le déchet : il est au gouvernement de l’esprit ce qu’est à l’érection vive et longue à la pénible conception des fils.

Pierre des Vignes le coupa et le son sec qu’il fît parut s’échapper de ses orbites noirs et pourris. Il répondait à Ibn Hamdis que lui, Pierre des Vignes, avait été un juriste si doté que son droit était récité comme des vers par les hommes d’État de toute l’Europe. Ibn Hamdis lui répondit que les hommes d’État n’y entendaient rien, qu’ils en brutalisaient même la forme. Pierre des Vignes s’exprimait avec difficulté et la cavité brisée de son crâne rejetait du sang et des pleurs.

ENVOI

Aux deux maîtres, je demandais
Quelle foule m’attendait
au sortir du bois.

Ils m’expliquèrent que la seconde naissance
se rejouerait perpétuellement et que
je me séparerai sans cesse
car c’est ainsi comme défaire de soi des
membres sans vie et empesés par la mort.

Au sortir du bois, le froid à l’intérieur de ma maison,
le feu dans mes mains, me firent faux monnayeur.
Mais je ne fus jamais pourchassé pour ce crime.

À suivre…

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