La poésie française de Singapour, 2

Une anthologie raisonnée, par Claire Tching. Deuxième épisode : Thomas Stamford Raffles, « Sonnet français à Antoinette », 1822.

Qu’on se figure : 1795, la compagnie des Indes orientales ; 1805, le commerce à Penang et Malacca au carrefour de l’Europe, de l’Inde et de l’Asie ; 1811, la guerre contre la Hollande et la conquête de Java ; la transformation enfin d’un ilot marécageux en le plus grand port du monde — Singapour. Nous sommes en 1819. Comme elles ont dues être nombreuses, les pages écrites au fil de ces vingt-cinq ans d’aventures maritimes, commerciales et militaires… ! Hélas, le 2 février 1824, le Fame (le bateau qui ramenait Raffles depuis Sumatra en Angleterre) prit feu. Tous les passagers purent être sauvés, mais pas les archives du gouverneur, intégralement détruites. De Thomas Stamford Raffles ne restent plus que les volumes publiés avant le naufrage : des poésies de jeunesse dans un volume collectif, et une Histoire de Java.

Thomas Stamford Raffles, on le sait, était polyglotte : en plus de sa langue maternelle, il parlait français, allemand, arabe, malais, comprenait le tamoul et connaissait deux mille idéogrammes chinois. On lit ainsi dans la biographie que lui a consacré sa seconde femme, Sophia, qu’un invité français, un jour, s’étant plaint ne pouvoir accéder à la beauté de quelque poème anglais, son mari le lui aurait traduit à brûle-pourpoint : “il traduit immédiatement le tout en vers français, à la surprise de tous les invités présents.” [1] Une telle habileté met la puce à l’oreille : car il ne suffit pas de parler français pour traduire de la poésie anglaise en vers français. Il faut encore maîtriser les règles de prosodie et de métrique, qui, syllabiques en français, diffèrent des ïambes anglais (alternant syllabes accentuées et syllabes non accentuées) ; il faut aussi avoir une affinité avec l’histoire de la poésie, une connaissance des divers courants et de leurs esthétiques.

C’est en lisant, dans le cadre de mes recherches doctorales, un livre sur William Farquhar, que j’ai eu la confirmation de cette intuition : Raffles avait bien une œuvre en français. Farquhar, autre employé de la Compagnie des Indes Orientales, intime de Raffles, fut aussi le premier gouverneur de Singapour. Sa femme, Antoinette “Nonio” Clement, était française. Dans la biographie qu’il consacre au mari de celle-ci [2], Eli Solomon raconte que Farquhar découvrit un jour dans les affaires de sa femme un poème d’amour écrit en français, de la main de Raffles. Il le provoqua en duel. L’affaire s’arrangea parce que Raffles sut convaincre Farquhar qu’il n’était pas l’auteur de ce sonnet, mais qu’il l’avait seulement traduit de Shakespeare, pour en partager la beauté avec Antoinette. Sans doute Farquhar n’a-t-il pas pris la peine de vérifier, mais de mon côté, je n’ai pas trouvé l’original anglais dans les Sonnets de Shakespeare. Il est vrai que le schéma des rimes est shakespearien, de même que le choix du décasyllabe (qui rappelle le pentamètre ïambique). De plus, le premier quatrain semble clairement inspiré du sonnet CXIII, et les thèmes comme les images (la mémoire, les yeux, les rides) sont d’inspiration shakespearienne. On ne peut guère parler de traduction pour autant ; au mieux, d’un pastiche. Mais un pastiche dans une autre langue, c’est une création à part entière : dirait-on de Virgile qu’il n’est qu’un traducteur d’Homère ? Voici le poème :

Je t’ai quitté, et mes yeux ne voient plus
Qu’à l’intérieur, ta mémoire superbe,
Qui se retrouve avec les livres lus,
Les arguments répétés, morne verbe.
Dans mon esprit, doux et pur est ton front,
Ton poil peigné, mais tes orbites vides ;
Et je voudrais voir les voies que prendront
Pour sillonner sur ta face les rides.
J’aime l’idée, légère à perfection,
Mais davantage un corps avec sa masse.
Chérir n’est rien s’il ne s’ensuit action,
Et l’action roule avec la vie qui passe.
__Pleure l’amour à l’idée de son âge :
__Ses larmes bleues laveront son grimage.

En tout cas, le poème est sans doute de la main d’un locuteur anglophone, si l’on se fie aux anglicismes qu’il contient : “mémoire” (pour “memory” : souvenir), “poil” (pour “hair” : cheveux ou poils), “face” (pour “face” : visage). Quant à l’absence de féminin à “quitté” (vers 1), faut-il y voir une faute d’accord (compréhensible pour un étranger, même francophone), ou le respect de l’ambiguïté qui traverse aussi les sonnets de Shakespeare, que l’on dit adressés à un homme ?

Claire Tching.

[1] Sophia Raffles, Memoir of the Life and Public Services of Sir Thomas Stamford Raffles, Particularly in the Governement en Java 1811-1816 and of Bencoolen and its Dependencies 1817-1824, Cambridge University Press, 2013, p. 4. Je traduis.
[2] Eli Solomon, William Farquhar’s life in the Far East, Singapore, Singapore Resource Library, National Library Board, 1996.

À suivre…

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