« arbres à pluie », 1/3

Par Madeleine Lee. Traduit de l’anglais (Singapour) par Pierre Vinclair.

Les arbres à pluie sont une espèce d’arbres tropicaux, qu’on trouve en nombre à Singapour. Cette série, constituée de quatorze poèmes publiés dans ses recueils successifs, a été commencée en 2002 par Madeleine Lee. Le quinzième, inédit, a été composé en réponse à une commande de Catastrophes. Nous l’en remercions !

arbre à pluie # 1

arbre à pluie immense
splendeur fière ancienne
bras haut levés vers les cieux
pieds fermement enracinés

toi, un sanctuaire
où les fougères nids-d’oiseaux offrent
des orchidées blanches sauvages — pour la paix
et la fougère cheveux-de-Venus à tes pieds
se prosterne en remerciements

pour la promesse tenue
tes petites feuilles s’égarent
en travers de mon front
ouvrant mon troisième oeil
massant mon crâne comme le faisait mon père

il y a longtemps dans la mer méditerranée
on éleva une statue colossale
édifiante jusqu’à ce qu’elle tombe en miette
sombrant dans les profondeurs de la mer
mais toi tu resteras debout
étant fait de matière des cieux.

arbre à pluie # 2

ces jours-ci je me retrouve
à regarder non à considérer de près
l’importance des arbres à pluie
la façon dont, arches immenses, ils vont toucher
au-delà de ce qu’ils savent
de leur espace bien défini
s’étendant, s’étendant, demandant
davantage de stimulation chlorophyllique
sur leurs branches gaudiesques
les Vénus ont fait leur demeure
à côté des nids-d’oiseaux
leur bigarrure se perd un peu
dans la splendeur de cette composition
chapeau à plumes
mosaïque d’engagements écologiques
depuis sa clavicule pend
des colliers de jade
cherchant racine pour le maintien et pour l’admiration
sur ses épaules un châle en filigrane
d’orchidées sauvages blanches
on le voit presque nu
voussures et torsions en touffes kitsch
un dessin pour brocart à paillettes roses
sur le taffetas vert
l’unique touche de frivolité
sur un ensemble lourd responsable comme le torse
qui vainc les rides du temps.

arbre à pluie # 3, parc White House

j’ai garé la voiture sous l’arbre à pluie
unique gardien du chemin privé
aigle déployé, fier sans être arrogant
pour une fois dévêtu de ses feuilles
le rajeunissement des espèces suit son cours
la lumière du soleil luttait au travers
jusqu’à former l’éclat nacré d’un panneau de douche
il tombe derrière les larges branchages jetant
de la lumière par traînées absentes de l’arc-en-ciel
à la place argent métal et magnésium
dans un pistolet en métal gros comme l’orage
il y a des mèches de fleurs roses pareilles aux rubans
que portent les hommes et les femmes contre le cancer
sur les revers sinon stoïquement noirs de leurs vestes
à côté se dressait un manguier — dans sa poussée
un bâton simple ensauvagé par les promesses de floraison

arbre à pluie # 4

même balcon même arbre à pluie
surplombant et semblant n’avoir pas changé
mêmes cheveux-de-Vénus mêmes orchidées sauvages
dans leurs tentatives ratées de semi-suicide

la chaleur de mars étouffée par la mousson
ferait passer décembre pour frais
pas un rictus de fumée de cigarette
pas même une boucle s’échappant de lèvres tirant sur une tige

rien que le son d’un scooter antique
blessé par son vieux propriétaire
maintenant heureux il le gare laissant derrière
son casque déformé et son cabas

l’air pompeux, la suffisance
des forces auxiliaires dont une bonne partie du travail
consiste à effrayer les éventuels
braqueurs du dimanche en sandales

après le tronc de Holland road
ils ne s’arrêtent pas d’abattre, purement et simplement
les arbres d’âge mûr. pourquoi ne pas se contenter
d’empoisonner leur vie avec le bruit du marteau-piqueur ?

et ici les mêmes tables peintes en racing green
les mêmes chaises en rotin noir sur noir
mêmes vieilleries mêmes nouveautés
sauf que toi tu n’es plus nulle part

arbre à pluie # 5

donc l’arbre à pluie tomba

violé en réunion
par trois hommes portant des balaclavas
montant de grands chevaux noirs tout huilés

d’abord l’un debout sur une nacelle élévatrice
en plastique orange et couverte de boue
se balançant hardiment depuis le bout
d’un bras mécanique qui oscillait
au son d’un moteur vrombissant
et mu par cet instinct qui nous fait brandir
d’énormes armes telle cette machine aux
dents rotatives qui en effet a dévoré
la naïve dentelle de chlorophylle humide
aux couronnes de plumes roses chues

le deuxième manipulait un bras métallique
avec trois articulations pour lever ses fagots
de branches d’angsana coupées gisant
dans leur sang, mourant sur le sol
les empilant sur un plateau gueule ouverte
avide de côtelettes fraichement coupées
tout cela sous le grondement
d’une tronçonneuse s’aménageant
avec dextérité un trajet à travers la
ligne de front d’une armée botanique

le troisième semblait davantage passif se contentant
de s’assurer que les cadavres
aux membres disloqués étaient bien rangés
et avec eux l’évidence du meurtre
comme il vidait hébété les charges moindres
dans le cercueil de métal carillonnant
prison de murs rigides sans fenêtres
de la taille d’un petit container
— peint en vert comme en guise de consolation —
à l’arrière du troisième cheval noir

et donc la pluie tomba

À suivre…

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