« Mahomet », 2/6

Par Eliot Weinberger. Traduction de Guillaume Condello. Il s’agit d’un essai compris dans le volume An Elemental Thing (New Directions, 2007). Vous trouverez en cliquant sur le lien, également traduit en français par G. C., l’extrait d’un entretien dans lequel Eliot Weinberger justifie notamment le choix de son titre. Lisez ici le premier épisode

Le prophète est né circoncis.

Les premiers jours après la naissance de Mahomet, sa mère Amina n’avait pas de lait, alors son oncle Abu Talib mit le bébé à son sein et le lait coula en abondance. Une nourrice, Halima, de la tribu de Banu Saad, fut engagée. Mahomet ne tétait que le sein droit, laissant le gauche pour le fils d’Halima.

A quatre mois, sa mère Amina mourut, le laissant orphelin, puisque son père Abdallah était mort quelques mois avant sa naissance.

Il ne souilla jamais ses habits ; tout ce que la nature faisait sortir de lui était immédiatement reçu et caché par la terre. Il ne sentait jamais mauvais, mais exhalait un parfum de camphre et de musc. A trois mois, il se tenait assis ; à neuf mois, il marchait ; à dix mois, il allait, avec ses frères adoptifs, faire paître les moutons ; à quinze mois, il tirait à l’arc et tous ceux qui le voyaient pensaient qu’il avait cinq ans.

Petit garçon, il dormait dans une chambre avec son oncle, mais il se cachait pour se changer. La nuit, on l’entendait prononcer des prières. Souvent, un bel homme apparaissait à côté de son lit, caressait sa tête, et disparaissait. Il était généralement seul, une lumière rayonnant de sa tête jusqu’au ciel. Il riait rarement, ne jouait pas avec les autres, et ne les regardait pas jouer.

Il ne savait ni lire ni écrire. Certains disent que, puisqu’il connaissait tout par inspiration divine, il devait avoir ses raisons. Sur son lit de mort, il fit apporter un encrier et une omoplate de mouton, pour pouvoir écrire ses dernières instructions, et les gens pensèrent que c’était le signe du délire qui annonce la fin.

Il avait trois turbans, dont l’un était blanc. Il s’appuyait sur un fin bâton lorsqu’il s’adressait aux gens. Il avait un bâton de marche nommé Memsuq, une tente nommée Akan, une tasse nommée Matba, et un récipient pour la cuisine nommé Rayy. Deux chevaux : Erbaz et Sekeb ; deux mules : Duldul end Shaba ; deux chamelles : Ghasba et Jedan ; un âne nommé Yafur, et un chameau de bât nommé Dibaj. Il avait quatre épées – Zulfakar, Aun, Mejzim, et  Rasun – un casque nommé Asad, une côte de maille nommée Zat al-Fazul, un étendard nommé Akab et un drapeau nommé Malum. Son turban s’appelait Sahab. Il possédait deux portes rouges.

Quand l’âne Yafur fut capturé par Mahomet, il acquit soudain la parole et dit qu’il venait d’une lignée de soixante générations qui n’avait été montées que par des prophètes. Il dit qu’il était le dernier de son lignage, car Mahomet était le dernier des prophètes, qu’il l’avait attendu, et n’avait autorisé personne d’autre à la monter. A la mort du prophète, Yafur fut tellement anéanti qu’il se jeta dans une fosse, qui devint sa tombe.

Il était plutôt grand, mais pas très grand. Il avait une grosse tête. Ses cheveux n’étaient ni frisés ni raides, et il les portait avec la raie au milieu. Son visage était très blanc, son front large, avec une veine qui devenait saillante lorsqu’il était en colère ; ses sourcils : étroits, long, en arc ; certains disent qu’ils se rejoignaient. Son nez était fin et aquilin ; la lumière en rayonnait. Il était si long que lorsqu’il buvait il touchait presque l’eau. Sa barbe était large et pleine, avec dix-sept poils blancs qui étincelaient comme le soleil ; ses lèvres n’étaient pas épaisses. Il avait un grain de beauté sur le menton. Ses dents étaient larges et blanches, son cou lisse et droit, comme une statue. Ses épaules étaient larges, ses articulations solides et creusées, ses membres symétriques. Sa poitrine et son ventre formaient une ligne perpendiculaire, avec une étroite ligne de poils noirs et fins, vers le centre. Il n’avait pas de poils aux aisselles. Certains disent que le sceau de Dieu entre ses épaules était une excroissance de chair, d’autres que c’était une touffe de poils. Il avait de longs doigts, de larges paumes, de grandes mains et de grands pieds. La plante de ses pieds était très arquée, le cou-de-pied était lisse et doux, de sorte que si une goutte tombait dessus elle roulait immédiatement. Son pas était long, lent et digne ; il avait toujours l’air de descendre d’une colline. Sa tête était toujours inclinée, car la tristesse pesait sur son esprit.

La lumière rayonnait sur son front et, la nuit, on aurait dit le clair de lune. Il se parfumait avec l’ambre, le musc et la civette, et il dépensait plus d’argent pour les parfums que pour la nourriture ; plusieurs jours après, on pouvait savoir, au parfum qui restait dans l’air, qu’il était passé par là. Il ne projetait aucune ombre lorsqu’il se tenait au soleil. Aussi grand soit-il, un homme se tenant à côté de Mahomet semblait toujours plus petit de la longueur d’une flèche. Aucun oiseau n’a jamais volé au-dessus de sa tête. Il pouvait voir derrière lui sans se tourner. Il pouvait tout entendre lorsqu’il dormait. L’eau coulait d’entre ses doigts et, dans ses mains, neuf cailloux chantaient des louanges. Il n’a jamais eu d’éjaculation nocturne. Un animal qu’il avait chevauché ne vieillissait plus. Aucun insecte ne s’est jamais posé sur lui. Sur sol mou il ne laissait pas de traces, mais on pouvait voir l’empreinte de ses pas sur la roche.

Il disait qu’il y avait cinq choses auxquelles il ne pourrait jamais renoncer : manger sur le sol avec ses serviteurs, chevaucher un âne avec une couverture au lieu d’une selle, traire lui-même ses chèvres, porter des vêtements de laine, et saluer les enfants.

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