« Mahomet », 1/6

Par Eliot Weinberger. Traduction de Guillaume Condello.

Il s’agit d’un essai compris dans le volume An Elemental Thing (New Directions, 2007). Vous trouverez en cliquant sur le lien, également traduit en français par G. C., l’extrait d’un entretien dans lequel Eliot Weinberger justifie notamment le choix de son titre.

Quatre-cent vingt-quatre mille ans avant la création des cieux et de la terre, de l’empyrée et du trône, de la table des décrets et du calame divin, du paradis et de l’enfer, Dieu créa la Lumière de Mahomet. La Lumière traversa vingt mers de lumière, chacune d’entre elle contenant les savoirs que nul ne peut comprendre sinon Dieu lui-même, et lorsqu’elle émergea de la dernière mer, les autres mers tombèrent en adoration, et formèrent cent vingt-quatre gouttes de lumière, et chacune de ces gouttes était un prophète dans la grande procession qui entourait la Lumière.

Puis, à partir de cette Lumière, Dieu forma une gemme, et la divisa en deux. La première moitié devint les eaux et sur ces eaux Il plaça l’autre moitié, qui devint l’empyrée. Puis à partir de l’empyrée il créa le trône rayonnant, à partir du trône il créa la table des décrets, et à partir de la table il créa le calame divin.

Il ordonna au calame d’écrire, mais le calame resta interdit pendant un millier d’années.
« Que dois-je écrire ? »
« Il n’y a de Dieu que Dieu ; Mahomet est son Apôtre »
« Qui est ce Mahomet dont tu prononces le nom aux côtés du tien ? »
« Ô calame, s’il n’avait pas existé, je ne t’aurais pas créé. »

Puis Dieu créa le paradis et les anges et, à partir de la buée qui montait depuis l’eau issue de la gemme, il créa les sept cieux, et à partir de l’écume des eaux, il créa les sept terres. Mais ce monde tanguait comme un navire en pleine mer, alors Dieu plaça des montagnes dessus, pour le stabiliser. Il créa un ange pour soutenir la terre, un rocher immense où l’ange pouvait se tenir debout, un bœuf, sur le dos duquel reposait le rocher, et un poisson pour supporter le bœuf. Le poisson repose sur l’eau ; l’eau repose sur l’air ; l’air repose sur les ténèbres ; mais sur quoi les ténèbres reposent-elles, Dieu seul le sait.

Puis il créa les âmes des croyants, le soleil, la lune et les étoiles, la nuit et le jour, la lumière et l’obscurité, et une encore une kyrielle d’anges. La Lumière de Mahomet demeura soixante-treize mille ans dans l’empyrée puis soixante-dix mille ans au paradis, puis encore soixante-dix mille ans à Sidrat-al Muntaha, l’arbre du septième ciel, au-delà duquel personne ne peut aller, où la Lumière resta jusqu’à ce que Dieu veuille la création d’Adam, le père de l’humanité.

L’ange Azraël rassembla de la poussière des quatre coins du monde – de la terre blanche, de la terre noire et de la terre rouge, molle ou dure, ce qui explique pourquoi l’aspect des fils d’Adam est si varié et aussi pourquoi le prophète a dit que tous les fils d’Adam sont identiques, comme les dents d’un peigne. L’ange Djibril porta la terre vers le lieu qui avait été décrété être l’emplacement de la tombe de Mahomet, la malaxa avec de l’eau pour en former un homme. Dieu ordonna à l’esprit d’Adam d’entrer dans son corps, mais l’esprit se plaignit que l’entrée était trop étroite, alors Dieu décréta que, pour toujours, il pénétrerait et il quitterait, avec la même aversion, sa mortelle demeure.

Quand l’esprit pénétra dans ses yeux, qu’il vit sa propre forme et les anges chantant ses louanges, Adam éternua. Alors Dieu donna à Adam la parole, et ce dernier s’écria : « El Hamdouli’Allah», « Dieu merci ».

La Lumière de Mahomet rayonnait sur l’index d’Adam, sur le front de sa femme, Hawwa, sur son fils Shays et sur sa femme, la belle Houri, Mohavela, et sur leur fils Anush. La Lumière était avec Ibrahim quand il fut jeté dans la fournaise de Nimrod, elle était avec Noûh sur l’arche, elle était avec Younous dans le ventre du poisson, et traversa ainsi toutes les générations, jusqu’à ce qu’elle atteigne Abd al-Muttalib, et son fils Abdallah, dont l’éclat lui valut le nom de Lampe de la Ville Sacrée, et sa femme Amina, Nacre du Joyau de la Prophétie.

Amina dit que le jour de la naissance du prophète, elle entendit d’innombrables voix, qui ne ressemblaient à rien d’humain, et qu’elle vit un drapeau en soie du paradis, suspendu à un bâton de rubis, qui emplissait tout l’espace entre le ciel et la terre. Elle vit, on ne sait comment, les palais de Damas brillant de mille feux, et d’innombrables oiseaux amassés autour d’elle. Un jeune homme apparut, plus grand, plus beau et plus élégamment vêtu que tous ceux qu’elle avait jamais vu : il prit son bébé et, de sa bouche, laissa tomber de la salive dans celle du bébé. Il ouvrit la poitrine du bébé, en sortit le cœur, le fendit, et en tira une goutte noire. Il prit ensuite une bourse de soie verte contenant une herbe inconnue, qu’il plaça dans la poitrine du bébé, et passa sa main au-dessus. Le jeune homme et le bébé parlèrent dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Puis, dans une bourse blanche, il prit un sceau et l’appuya entre les épaules de l’enfant, et donna au bébé une tunique pour le protéger des calamités du monde.

La nuit où Mahomet est né, toutes les idoles tombèrent à la renverse. Les palais de Khosro, empereur de Perse, tremblèrent, son dôme se fendit en deux, et quatorze de ses tours s’effondrèrent. Le lac Sawwa, qu’on adorait comme un dieu, disparut, et devint une plaine salée. Les feux sacrés de Fars, qui avaient brulé durant mille ans, s’éteignirent. Soixante-dix colonnes de lumières apparurent entre le ciel et la terre, chacune d’une couleur différente, et la Kaaba s’éleva et plana au-dessus de la Mecque. Le lendemain matin, tous les rois du monde trouvèrent leurs trônes tournés face au mur.

Cette nuit-là, le grand poisson Tamusa, chef de tout ce qui nage dans les mers, qui possède sept-cent mille queues, et sept-cent mille bœufs qui vont et viennent le long de son dos, chacun ayant soixante-dix mille cornes d’émeraude – troupeau dont Tamusa ne sent pas la présence, car ils sont comme des mouches sur son immensité – cette nuit-là l’immense poisson tremblait de joie, et si Dieu ne l’avait pas calmé, la terre aurait chaviré.

Le prophète est né circoncis.

À suivre…

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