« La poésie française de Singapour » (WiP, 1)

Une anthologie raisonnée, par Claire Tching. Premier épisode : Jacques-Nicolas Bellin, « Comptes rendus en marge de la réalisation de la carte de la péninsule malaye », 1755

Les recherches que j’expose ici naquirent, à l’origine, de ma thèse (qui porte sur la politique du théâtre et la construction d’un imaginaire colonial à Singapour au XIXe siècle), comme une excroissance qui trouva peu à peu son autonomie. Le premier poème, pourtant, auquel je propose de faire remonter l’histoire de la poésie française de Singapour, est un document paradoxal, qui à bien des égards sort de mon champ d’études. Premièrement, parce qu’il date du XVIIIe et non du XIXe siècle (1755), ensuite parce qu’il n’a été écrit à Singapour que de manière imaginaire ; enfin, parce qu’il ne s’agit pas d’abord, à proprement parler, d’un poème. Le voici :

Mais depuis Joor, il [Bellin parle de Lavière] pouvoit bien voir l’isle si longue, altérée par les vagues d’une atmosphère chaude. Il ne pouvoit entendre sur la mer aucun des fiers oiseaux qui peuplent les littoraux français. Selon lui les feuilles se remuoient en silence. Il traversoit ce paysage très-figé, recouvert d’arbres plus denses qu’une mousse verte. Il disoit que c’estait irrespirable. Voyoit-il toujours la coste de Joor ? Il respondoit que les yeux le raccrochoient en effet aux costes des isles voisinantes.
[…]
Moi [il s’agit de Bellin] : Panjang est un croissant.
Lui [Lavière] chantonnant : Panjang crénelé, Hypocampe penchée, couvant une portée…
Moi : On doit pouvoir compter soixante-quatre isles. Combien en vois-tu ?
Lui : Enfants de la terre —
Moi : Isles de Table, isle St. Jean, La Violle, Banc aux Arbres, Deux Frères — et d’autres pour l’heure dépourvues de nom…
[…]
Lui : L’agressivité des mangroves et leurs griffes — courtes racines pointant très-absurdement vers les cieux — ressortant de l’eau à basse marée — singeant des colonies de [illisible], mais je reste à douter qu’elles fussent…
Moi : Continue.
Lui : Je longe depuis son large delta la rivière qui serpente…
Moi : Non, il n’y a pas de rivière.
Lui : Ce n’estoit qu’une rizière, où plongeoient de minuscules paysans bruns cassés — à la plate coste dans l’ensemble, succèdent des collines d’où tombent les arbres feuillus — quand l’isle s’ondule, c’est l’épaisse chaleur qui détend les matières, le haut des collines est en fusion. Je marche dans d’immenses ornières, pour le canevas.
[…]
Lui : La chaleur m’étouffe. Les embruns flottent tout de même, mais mal, brouillés ou étouffés. Je n’entends toujours pas le bruit des oiseaux de la mer.
Moi : Il y a mille arpents d’est en ouest…
Lui : Isles aliments, mer bouche.
Moi : Le détroit du Gouverneur…
Lui : En lèvres supérieures.
Moi : Le nouveau détroit de Singapour…
Lui : En lèvres inférieures.
Moi : De nouveau mille arpents d’est en ouest…
Lui : Sourire, courants des commissures.
Moi : Principalement des forests vierges…
Lui : Les moustaches de Panjang.
Moi : Cinquante arpents vers le détroit nord-sud…
Lui : Sablés au beurre, pris dans les poils gouttant dans la bouche, qui rejoignent les isles […].

En 1755, à une époque où Singapour n’existait tout simplement pas pour l’Occident (la colonie britannique qui est à l’origine de la cité-État contemporaine n’a été fondée par Thomas Stamford Raffles qu’en 1824), Jacques-Nicolas Bellin et son assistant Yvon Lavière ont réalisé une carte de la péninsule malaise où, pour la première fois, apparaît une représentation de Singapour, que Bellin appelle « Pulo, ou Isle Panjang », « Panjang » signifiant « long » en malais. La carte concerne la Malaisie dans son ensemble, tout comme les notes de travail de Bellin, dont une maigre proportion seulement est relative à Singapour. Depuis au moins le XIVe siècle, l’île était appelée Singapura par les Indonésiens (ce qui signifie, en sanscrit, « Ville du Lion », même si on n’y a jamais croisé aucun lion), et Bellin note bien l’existence d’un « Détroit de Sincapour ».
C’est de notoriété publique, Bellin était un cartographe en chambre ; pour mener à bien ses recherches depuis Paris sans voyager, il disposait de relevés de géomètres ou de faisant-fonctions, capitaines de navires, voire tout simplement marchands ou matelots. Ceux-ci lui procuraient la multitude d’informations de natures différentes dont il avait besoin, et Bellin s’ingéniait, dans un second temps, à les synthétiser dans une représentation unique, et objective, de l’espace. La méthode qu’il utilisait pour y parvenir est étonnante, si l’on pense que le XVIIIe siècle s’est dépeint lui-même comme le siècle des Lumières, mais relativement bien renseignée (on en trouve les première mentions dès la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de Diderot). Le cartographe transformait l’ensemble des informations qu’il possédait en courtes notes synthétiques, puis mettait son assistant (ici Y. Lavière) dans un état d’hypnose, pour le guider — voyage purement imaginaire — dans le lieu dont il fallait dresser la carte. Il lui distillait alors au compte-goutte les informations qu’il avait en sa possession, et notait ce que lui répondait son assistant, dont il utilisait l’imagination comme un catalyseur, suppléant à l’absence d’expérience subjective. Aucun des cartographes contemporains que j’ai pu interroger n’a soutenu que cette méthode, qui n’est plus enseignée, avait le moindre intérêt, et tous penchaient plutôt pour une aimable fantaisie de Bellin. Le célèbre cartographe a reproduit cette manière de faire avec tous ses assistants. Parmi eux, Yvon Lavière ne semble pas particulièrement doué d’un grand sens de la géographie. Les réponses qu’il donne aux informations de Bellin sont vagues, et obscures. D’autres assistants de Bellin, placés dans des circonstances analogues, ont produit des textes possédant des vertus géographiques au contraire remarquables (on peut penser aux « comptes rendus » accompagnant les cartes de Terre-Neuve et du Brésil, dont Martial Roger fait mention dans son étude récente sur l’Histoire des représentations cartographiques du Nouveau Continent en Europe, Paris, La Documentation française, 2013).
Bien sûr, nous sommes ici dans la tératologie littéraire. Sans doute Lavière et Bellin auraient-ils d’ailleurs franchement ri, si on leur avait dit que de tels documents, pour eux exercices et notes de travail, seraient un jour considérés comme « poétiques ». Ils l’auraient d’autant moins compris qu’ils les produisirent à une époque où ni le vers libre, ni le poème en prose n’avaient été inventés. Mais de même que (sans qu’un statut n’affecte l’authenticité de l’autre) les masques de l’art premier eurent une utilité rituelle avant de se retrouver derrière les vitres de nos musées, de même certains textes n’apparaissent que rétrospectivement comme poétiques, une fois déconnectés de leurs usages pratiques — en sont-ils moins authentiquement poèmes ?

À suivre…

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