Octobre 17

par Pierre Vinclair

« Octobre 17 ». De celui qui, lisant ce titre, pense d’abord à la révolution bolchévique, faut-il dire qu’il vit encore au XXème siècle ? Octobre 17, se verra-t-il notifié, disons, par son smartphone, c’est aujourd’hui. Voilà, à la décharge du benoit lecteur, un signifiant fort lourd, s’étant promené dans bien des phrases, ressassé comme un slogan, rigide comme une marque déposée. Mais que va-t-on lancer une revue de poésie pour lui parler, — encore — de cela ?

On peut, on a pu se disputer pour savoir ce qui s’était vraiment passé, à Moscou, en octobre 1917, la portée de ces événements et l’interprétation à en donner ; mais on s’accorde en général pour dire qu’il s’est, alors, passé quelque chose. Quelque chose d’important. De suffisamment important pour qu’on le chante. La poésie. Maiakovski :

Nous passons
_______aux événements principaux,
à l’essentiel incroyable
______________et gigantesque. [1]

D’autres pleuraient, criaient à la catastrophe, ou s’exilaient. La poésie encore ? Mandelstam :

O cet air soûlé de révolte
Sur la place noire du Kremlin !
Les mutins secouent la branlant
Les peupliers embaument d’inquiétude. [2]

Nous sommes les arrières-petits-fils de cette histoire. Nous aimons les figures, romantique ou tragique, de ces immenses aînés. Mais octobre 17, c’est aussi mieux que cela : c’est aujourd’hui — et aujourd’hui, que se passe-t-il ? Je veux dire, derrière les commémorations.

Le président Trump et le président Macron ? L’inexorable fonte des glaces et la sixième extinction de masse. La guerre en Syrie, l’État Islamique, les bateaux de migrants. Apple, Facebook, Tesla. Bientôt le Prix Goncourt. Le contemporain tragique, ou grotesque, — parfois même « poétique » ? On peut toujours trouver des raisons de se plaindre, et parfois de se réjouir, de ces noms qui passent et repassent, mis en forme par les standards du journalisme en continu, bannières autant qu’Octobre 17, derrière lesquels se rangent pro et contra, so-called indignés et progressistes. On comprend leur fébrilité bavarde, leur insatiable effort pour parer les coups de l’adversaire avec des boucliers d’adverbes, et nommer demain avec les catégories d’aujourd’hui, aujourd’hui avec celles d’hier. On ne se bat pas facilement, ni pour, ni contre un immense quoi. Mais passif face à son écran, submergé par les discours de ceux qui parlent pour taire ce qu’ils font, non plus.

Pas plus que les spectateurs des chaînes continues avec qui ils partagent parfois leur fauteuil, les écrivains de cette première livraison de Catastrophes ne sont des médiums, c’est entendu. Bouche bée, ils ne voient pas le Réel tel qu’il est « avec leur gros œil ». Mais ils se retrouvent, dans la phrase, à la place du sujet. Ou, plus vraisemblablement, ils sont débordés eux aussi, en retard en aussi, submergés eux aussi — mais il y a submergé et submergé. On peut crouler, dans une décharge, sous les canettes de bière et de coca. On peut aussi descendre en baver à la mine d’étain : ce sont moins les origamis de l’époque, que la langue toute brute, qui se déverse sur les auteurs de ce premier sommaire.

Car si — pour dégraisser l’allégorie — la mine est le réel dans ce qu’il échappe aux mots, et les obstacles un écran de discours, les outils des poètes ne sont que linguistiques, eux aussi : masses des proses, pointes des vers, filets des récits. Le pari est paradoxal, l’eldorado hypothétique ; mais assister à ce travail, mieux, l’opérer en commun, dans l’espace d’une revue, ce n’est déjà pas rien. Car on en sentira passer le souffle, hypnotique, de ces grandes masses de prose ou de vers justifiés, boum ! (S. Airoldi, F. Caravaca) et le sifflement au stylet de ces vers qui font tilt (P. Lafargue, J. Lambert-wild, Clément Kalsa) ; et les épopées d’aujourd’hui, ni prose ni vers et les deux, où héros et peuples se composent et se décomposent (P. Lenchepé & Ivar Ch’VavarF. Pazzottu et G. Condello) — pendant que là, un essai essaie de ring a bell, dring dring (C. Tching). Et comme le vent des catastrophes vient de partout, un atelier de traductions (de textes d’E. Weinberger, S. Sharif et C. Chia) complète l’ensemble, ou le troue, le fait glisser, wizzzz… Et dès lors apparait déjà, peut-être, un visage encore inédit du monde, mazette ! d’octobre 17.

*

Catastrophes naît de deux constats, et d’une envie. Premier constat : la poésie contemporaine a tendance à l’écartèlement, entre un parti de la profondeur (qui offre des visions) et un parti de la violence (qui tourmente la langue). Les deux côtés se côtoient difficilement, se repoussent ; chacun veut moquer l’autre et tombe dans la caricature ; la profondeur se dit lyrique, la violence expérimentale. Deuxième constat : les plus grandes œuvres furent celles qui réussirent l’exploit d’unir ces instincts opposés, de déchiqueter la langue qu’ils avaient reçue mais dans de puissantes oraisons. Leurs textes n’étaient pas simplement habités d’un sens profond, ou d’une originalité stimulante : ils recommençaient.

La profondeur fait comme si le monde la précédait ; elle vient dans l’après-coup en révéler les significations inaperçues. Ce faisant elle doit accepter la langue qui, la première, a dit le monde. Et faire comme si celui-ci avait un sens : elle risque la théologie. À l’opposé, la violence veut refuser à la langue commune de dire quoi que ce soit du monde ; elle la bloque, la troue, l’explose. Mais elle s’empêche alors tout accès à ce qui pend de l’autre côté des mots, et reste à bégayer son scepticisme. Qui recommence prend sur lui de redire le monde ; les pavés qu’il catapulte sur la langue commune, pour en détruire les galvaudages, sont aussi des briques à l’aide desquelles on peut bâtir de nouveaux abris. Au recommencement est le poème.

Deux constats, disais-je, une envie : chacun des textes de cette première livraison peut être lu, à sa façon, comme commandé par un puissant désir de tout recommencer. En les lisant, on a le sentiment d’assister à la naissance de la parole, et corrélativement, du monde dont elle pose les objets les uns après les autres, vers après vers, phrase après phrase. Comme si l’on reparlait, enfin, après la catastrophe. Comme si tout était à construire, de nouveau. Comme si c’était Octobre 17.


[1] Vladimir Maiakovski, « 150 000 000 », in Poèmes 2 1918-1921, trad. C. Frioux, Messidor, 1985.
[2] Ossip Mandelstam, « La Pierre », in Tristia et autres poèmes, tr. F. Kérel, Gallimard, 1975.

retour au sommaire

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s